Cette nuit-là menaça l’immortalité de Yaron. Le Séraphin sursauta lorsqu’un cri déchirant lui perça les tympans. Ses muscles se tendirent sous sa tunique brune, il releva ses petits yeux félins vers l’origine de son trouble. Ses iris aux reflets carborandite y voyaient comme en plein jour malgré l’heure tardive et l’absence de lune. Yaron lâcha la rambarde en bois du pont sur laquelle il s’était penché pour mieux se mirer à la surface de la rivière, inquiet, aux aguets.
On allumait des torches dans les chaumières. On avait perturbé les Humains dans leur sommeil. Sur les toits, dans les arbres et sur la colline tout au bout du village du Berceau, les Anges descendus des Cieux avec Yaron pour l’assister dans sa mission, retinrent leur souffle.
Les visages fermés convergèrent vers l’une des rares maisonnettes reconstruites en pierre, à l’orée de la forêt qui entourait le Berceau. Yaron hâta le pas, l’effroi lui comprima l’estomac. Quelques têtes à peine réveillées jetèrent un œil par leur porte entr’ouverte. La double paire d’ailes ambre du Séraphin battirent une unique fois. Un spasme. Une alerte. Son corps, son esprit lui indiquèrent un danger imminent.
Une silhouette émergea dans la nuit. Elle s’envola au plus haut dans le ciel, assez loin pour qu’aucun frère, aucune sœur ne puisse la reconnaître. Elle se confondit à la noirceur de la nuit. Yaron hurla “Attrapez-la !” en Syrianite, la langue des Êtres Divins. Une nuée d’Anges se rua, toute aile déployée, vers la suspecte devenue un point lumineux, à peine plus grosse qu’une étoile. Les émissaires de Yaron redoublèrent de vitesse. Pas question de la laisser filer. Interdit d’échouer. Assurer les ordres du Séraphin, telle était la mission prioritaire de chacun.
Yaron leur vouait une confiance aveugle. Ses frères et sœurs rentreraient victorieux. Son cœur se rembruma : dans son dos, les Humains murmuraient. “Qu’est-ce qui s’est passé ?”, “Vous avez entendu ?”, “Il fait quoi, le Séraphin ?”.
— Restez en arrière, demanda-t-il, je vais voir.
C’était au chef du village de rassurer ses gens. Il lui en voudrait sûrement d'avoir outrepassé ses fonctions, mais on avait attribué à Yaron la mission divine d’assurer la sécurité du Berceau. Après la quasi-extinction des Humains à l’occasion de l'avènement de la Nuit Éternelle, les Dieux avaient jugé utile de promouvoir Yaron et d’asseoir sur les épaules des Séraphins la survie de l’espèce humaine. Un Séraphin par faction. Yaron avait été assigné au Berceau.
À l’étage de la maisonnette en pierres, une fenêtre ouverte. La silhouette s’était échappée par-là. Avec un mélange d’espoir et d’appréhension, le Séraphin toqua à la porte d’entrée. “Pourvu que Riva ouvre…”, se dit-il. Les secondes s’égrénèrent en rythme avec les frémissements de ses plumes. Il fronça les sourcils. Se tint parfaitement immobile. L’angoisse montait. L’impatience le chatouillait. Il appela. Encore une fois. Derrière le bois, entre les pierres, Yaron distinguait un malaise. Une énergie discordante. L’intuition qu’il attendait une action qui ne se produirait pas, une présence qui ne se manifesterait pas.
Le Séraphin posa la pulpe de ses doigts tremblants sur la poignée et la déclencha d’un geste mal assuré. Une vague de peur le frappa de plein fouet. La chaleur étouffante de la colère. L’aigreur de l’amertume. Le cœur lourd des pleurs. On avait souffert. On souffrait encore. Yaron s’invita dans la demeure sinistre.
L’odeur repoussante de la mort régnait. Yaron plaqua une main contre ses lèvres et son nez, incapable de la supporter. Elle rôdait. Son aura glaciale se répandait dans les os du Séraphin. Il dépassa le couloir vide et suivit les effluves grotesques de l’autre monde qui le menèrent à l’étage. Là, dans la chambre, il découvrit la danse macabre.
Riva, étendue sur le sol, leva les yeux vers Yaron. Elle hoquetait. On l’avait blessée. Sa main couvrait la plaie contre son ventre. Au-dessus d’elle, Hécate la contemplait de ses yeux écarlates. Ses longs cheveux rouges lui servaient aussi de robe et ses lèvres parme attendaient de délivrer le dernier baiser de Riva. Celle-ci, avant d’abdiquer, leva un doigt vers son lit, tout au bout de la pièce. Hécate toisa Yaron : l’Humaine ne se rendrait que lorsqu’il aurait découvert l’unique raison pour laquelle elle refusait de lâcher prise.
À pas de loups, le Séraphin suivit la trajectoire suggérée. Le lit était défait. Une partie du drap retombait sur le côté et cachait l’ouverture qui menait sous le sommier. Les lattes au sol craquèrent sous les pas de Yaron. Il se pencha, repoussa le tissu et mit le genou à terre. Dans la pénombre, point de croque-mitaine. En revanche, la petite fille prostrée lui coupa le souffle. Ziusudrah.
Pour son plus grand bonheur, on l’avait épargnée. Yaron repéra les vibrations énergétiques de l’enfant, tendues, en pics, qui répandirent un froid étrange dans les mains et les bras du Séraphin. Dans un murmure, Yaron rassura la petite. Il attendit, patient, qu’elle sorte de sa torpeur et, avec un grand courage, rampa vers son sauveur.
— Maman ? s’enquit-elle, un sanglot dans la voix.
Yaron tressaillit. Il manquait la chaleur d’une âme, dans cette maison. Un froid mordant, surnaturel, glaçait les os, plombait les âmes, serrait les cœurs. Le Séraphin jeta un œil par-dessus son aile et découvrit le corps inanimé de Riva. Hécate était retournée aux Enfers sans un bruit.
Il devait épargner la petite. Yaron déploya ses ailes et, un sourire contrit sur le visage, incita Ziusudrah à venir dans ses bras. La fillette hésita, les pommettes mouillées de sanglots. Yaron se montra patient, les reflets verts dans ses yeux brillèrent plus fort, assez pour inspirer sérénité. Une parenthèse dans le temps, une aura de plénitude. L’enfant s’avança. Un pas. Puis l’autre. Elle vint se blottir contre le Séraphin qui la serra avec compassion.
Elle avait assez souffert. Elle méritait joie et bonheur, bien que marquée à jamais par le traumatisme de la perte de sa mère. Yaron abhorrait les émotions négatives chez les enfants. Des êtres de lumière si innocents… Une idée tenace s’incrusta sur son âme. Il la défendrait du mal. Cette mission n’aurait aucun impact sur celle de veiller sur le Berceau.
Il transporta Ziusudrah à l’extérieur en prenant bien soin de cacher le corps de Riva grâce à ses deux longues paires d’ailes. La petite méritait de vivre sans cette image atroce gravée au fer rouge dans son esprit.
Dehors, Yaron reconnut les cheveux blancs et les yeux gris du chef du village. Son air dur témoignait des épreuves qu’il avait traversé, on racontait des légendes sur sa cicatrice à la joue et sur la perte de son annulaire et son auriculaire à la main gauche. Sous son pyjama saillaient les muscles qu’il entretenait au quotidien. Cullen Fierce, le héros des Enfers, le fils de la Lune, tenait sa lance comme une menace silencieuse dans la nuit sans étoiles.
Yaron lui tendit la fillette, qu’il attrapa avec maladresse, et toisa d’un air interloqué le Séraphin.
— Je suis navré, chef, Riva nous a quittés.
La commissure des lèvres de Cullen s’affaissèrent. Des villageois se rassemblèrent autour d’eux avec des torches, mais gardèrent une distance raisonnable, respectueuse.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda l’homme.
— Je ne sais pas exactement, répliqua le Séraphin, je suis arrivé après le meurtre.
La gorge de Cullen s’assécha, des voix s’élevèrent en murmure de l’assemblée. Un meurtre ? Il n’y avait jamais eu de meurtre depuis le retour du soleil sur Tiamat.
— Mes camarades sont aux trousses du coupable, rassura Yaron. N’ayez crainte.
— Est-ce qu’on peut vous assister d’une manière ou d’une autre ? hasarda Cullen en replaçant d’un geste du bras la petite fille sanglotante sur son épaule.
Yaron secoua la tête :
— Cet… individu… a des ailes.
Un Ange ? Les murmures autour d’eux s’intensifièrent. Elles parasitèrent les pensées de Yaron, véritables cris dans le silence. Les paupières du Séraphin papillonnèrent dans l’espoir de les faire taire. Les lianes électriques de l’anxiété remontèrent le long de ses jambes, de son ventre, de ses bras. Un poids invisible, intérieur, lui comprima la cage thoracique.
— On fait confiance au Séraphin, décréta Cullen d’une voix forte qui interrompit la cacophonie ambiante.
L’homme avait perçu le trouble de Yaron, soit pour avoir décelé son malaise flagrant, soit pour l’avoir ressenti, grâce à sa lignée angélique. Le Séraphin décela dans les regards Humains un espoir, un besoin de justice. Il profita du calme emprunt de la confiance des Hommes envers les Êtres ailés :
— Mes amis, ce soir un acte ignoble a été commis. Les Êtres Divins prennent la situation à cœur et nous mettrons tout en œuvre pour retrouver l’entité coupable d’un tel affront. La Justice Divine fera son travail. Elle vous vengera. Vous avez ma parole.
Une parole qui valait tout l’or du monde. Les Êtres Ailés. Ne savaient. Pas. Mentir. Cette vérité, les Humains la chérissait.
— Occupez-vous de Ziusudrah, demanda Yaron auprès du chef.
Les yeux gris de Cullen s’arrondirent comme des soucoupes :
— Euh… C'est-à-dire ?
— Elle est orpheline, désormais. Je compte sur vous pour trouver une solution.
La grimace épouvantée de Cullen parla pour lui. Jamais il n’avait imaginé s’occuper d’un enfant. Pour une durée indéterminée. Ses modèles parentaux laissaient à désirer. Il s’estimait loin d’être à la hauteur d’une telle charge.
Le Séraphin passa une main dans les longs cheveux bruns de Ziusudrah. Ce fut plus fort que lui, il lui murmura :
— Tu es en sécurité. Il ne t’arrivera plus rien. Je veillerai sur toi, je te le promets.
Yaron déploya ses longues ailes et s’envola vers les Cieux, vers les Archanges, vers la Justice Divine sans avoir conscience des conséquences qu’aurait cette seconde mission sur lui.
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