Lyran avançait avec un mélange d’excitation et d’appréhension. Après deux ans d’études à l’Académie des Gardiens, il avait été choisi pour rejoindre les rangs des Gardiens du Sanctuaire de l’Arbre-Mémoire. Rares étaient ceux qui pouvaient rejoindre cet ordre ancestral : seuls deux étudiants étaient choisis tous les dix ans. Il avait l’honneur de devenir le protecteur d’un héritage vieux de plusieurs siècles, un rempart contre l’oubli qui veillait sur les souvenirs de tout le peuple.
Le Sanctuaire de l’Arbre-Mémoire était plus impressionnant qu’il ne l’avait jamais imaginé. Les grands murs de pierre blanches semblaient retenir l’air lui-même et créaient un monde à part, un lieu sacré figé dans le temps. Au centre, l’Arbre-Mémoire s’élevait majestueux, ses branches enchevêtrées s’étirant comme pour caresser le ciel. Des filaments lumineux coulaient le long de ses feuilles délicates.
Lyran sentit une main se poser sur son épaule. C’était Maître Oran, l’un des plus anciens gardiens, dont les rides creusaient son visage en un réseau aussi complexe que les branches de l’Arbre.
— Bienvenue parmi nous Lyran, murmura-t-il d’une voix grave mais douce. Aujourd’hui, tu entres dans un cercle fermé, celui des gardiens de la mémoire. Nous ne portons pas d’armes, mais notre tâche n’en est pas moins vitale.
Lyran inclina la tête, pesant l’importance de chaque mot. Son regard se perdit un instant dans les branches de l’Arbre, où des éclats de lumière semblaient se déplacer lentement, comme des souvenirs en mouvement. Il se rappela alors les histoires racontées à l’Académie : chaque feuille de l’Arbre abritait un fragment de la vie de quelqu’un, un moment partagé, un souvenir précieux, que les citoyens avaient confié au Sanctuaire.
— Suis-moi, reprit Oran, je t’emmène dans tes appartements.
En marchant à travers le sanctuaire, Lyran se laissa imprégner par l’aura solennelle du lieu. L’endroit était silencieux et seul le bruit de leurs pas venait briser cette quiétude. Oran mena Lyran jusqu’à une porte.
— Voici ta chambre, repose-toi. Demain nous te montrerons comment veiller sur l’Arbre et sur les souvenirs qu’il porte.
Lyran pénétra dans la pièce. La chambre était petite mais chaleureuse. Une douce lumière pénétrait par l’unique fenêtre de la pièce. Il s’assit sur le lit et prit le temps de repenser aux dernières heures qui venaient de s’écouler. Il venait de réaliser son rêve, il était enfin un gardien. Un sentiment de fierté lui fit monter les larmes aux yeux. Il défit son sac, attrapa une plume et du papier et sa hâta d’écrire une lettre à ses parents pour leur faire part de ses premières impressions.
Le jour se levait à peine, et le sanctuaire était plongé dans une brume argentée. Lyran avançait doucement, ses pas résonnant à peine sur le sentier pavé de pierres anciennes. L’ombre de l’Arbre-Mémoire couvrait la clairière, imposante et protectrice.
C’était son premier jour en tant que gardien assistant, et le poids de cette responsabilité l’écrasait plus que jamais. Lyran serra la main contre le tissu de sa tunique, tentant de calmer le léger tremblement qui lui parcourait les doigts. Il avait entendu les légendes depuis son enfance mais jamais il n’avait imaginé que cela semblait si… vivant. Comme si l’Arbre lui-même respirait et murmurait en silence.
— … et c’est ainsi que nous collectons et consignons les souvenirs. Tu as des questions mon garçon ? demanda Maître Oran.
Lyran sortit brusquement de sa rêverie. Il n’avait pas écouté un seul mot de l’explication d’Oran tant il était émerveillé par l’Arbre. Il se redressa, tâchant de dissimuler son manque d’attention.
— Euh… non, Maître Oran. Je suis prêt à apprendre.
Le vieil homme esquissa un sourire indulgent avant de poursuivre.
— Bien. Alors écoute attentivement. Être un gardien, ce n’est pas qu’un privilège. C’est une charge immense. Chaque souvenir confié à l’Arbre est une part de vie, une émotion, un fragment d’humanité. Nous devons les préserver, quoiqu’il advienne.
Oran se tourna vers l’arbre et désigna ses branches scintillantes.
— Vois-tu ces lumières Lyran ? Chaque éclat est un souvenir. Nous utilisons ces cristaux pour transmettre les mémoires à l’Arbre, et lui, en retour, les garde pour l’éternité. Mais si un souvenir est abîmé ou oublié, il s’éteint, comme une étoile mourante. C’est notre devoir de veiller à ce que cela n’arrive jamais.
Lyran hocha la tête, bien que son esprit soit ailleurs. Il ne pouvait détacher son regard des feuilles luminescentes qui ondulaient doucement, comme si elles répondaient à une brise imperceptible. Tout cela semblait si mystique, si irréel.
— Je vais te montrer comment collecter un souvenir, reprit Oran. Suis-moi.
Ils pénétrèrent dans une grande salle circulaire adjacente au Sanctuaire. Des murs couverts de runes anciennes entouraient une table de pierre sur laquelle reposait un cristal brillant. Une femme était là, debout, les mains jointes devant elle. Lyran devina qu’il s’agissait d’une citoyenne venue confier un souvenir à l’Arbre. Oran expliqua d’une voix douce :
— Madame, voici Lyran, un jeune gardien qui commence aujourd’hui. Il assistera à la cérémonie, si vous le permettez.
La femme acquiesça timidement et Oran plaça le cristal dans ses mains.
— Fermez les yeux et concentrez-vous sur le souvenir que vous souhaitez confier. Laissez-le émerger de votre esprit.
Une lumière douce s’échappa du cristal, vibrant au rythme de la respiration de la femme. Lyran retint son souffle, fasciné. Lentement, une image se forma dans la lumière : un enfant courant dans les champs de fleurs et riant aux éclats.
Oran récupéra le cristal et tendit la main vers Lyran.
— C’est à toi maintenant. Pose le cristal sur l’Arbre et laisse-le absorber le souvenir.
Lyran s’avança et tâcha de contenir le léger tremblement de ses mains. Le cristal semblait presque vivant, vibrant d’une énergie subtile. Il le plaça doucement contre l’écorce de l’Arbre-Mémoire. Les filaments lumineux s’étirèrent pour envelopper le cristal, et l’image disparut, absorbée par les profondeurs de l’Arbre. Un silence solennel suivit, brisé par Oran :
— Très bien Lyran. Mais ce n’est qu’un début. Garde à l’esprit que chaque souvenir que nous protégeons est un trésor inestimable.
Lyran sentit une fierté inattendue gonfler dans sa poitrine. Mais alors qu’il retirait les mains de l’Arbre, il eut une étrange sensation, presque imperceptible, comme un frisson glacé courant le long de sa peau. Il fronça les sourcils mais n’osa rien dire. Oran le sortit de ses pensées :
— Repose-toi cet après-midi. Tu as fait beaucoup pour un premier jour.
Lyran acquiesça mais l’inquiétude restait tapie au fond de son esprit. L’Arbre semblait si puissant, si intemporel et pourtant… quelque chose n’allait pas.
L’après-midi passa dans un calme trompeur. Lyran avait essayé de se concentrer sur les parchemins que Maître Oran lui avait laissés : des instructions sur la manière d’interagir avec les citoyens, de détecter un souvenir altéré et les protocoles à suivre en cas d’urgence. Pourtant, son esprit revenait sans cesse à cette sensation étrange qu’il avait eue en touchant l’Arbre. Était-ce simplement l’appréhension du premier jour ?
En fin de journée, alors que le soleil déclinait, Lyran décida de sortir pour explorer le Sanctuaire. Les ombres des grandes colonnes de pierre s’allongeaient sur le sol pavé et le murmure du vent dans les branches de l’Arbre résonnait comme un chant ancien. Il croisa un autre gardien, une femme d’âge mûr portant une tunique verte ornée d’un symbole argenté.
— Tu es notre nouvelle recrue, n’est-ce pas ? demanda-t-elle avec un sourire accueillant.
— Oui, je m’appelle Lyran.
— Je suis Gardienne Celia. Bienvenue parmi nous. Alors, comment s’est passé ta première journée ?
Lyran hésita avant de répondre :
— C’était incroyable… mais…
Celia haussa un sourcil, attentive.
— Mais quoi ?
Il baissa la voix, jetant un regarde autour de lui comme s’il craignait d’être entendu.
— Quand j’ai touché l’Arbre avec le cristal, j’ai ressenti… quelque chose. Comme un frisson, ou une sorte de froid. Est-ce normal ?
Le sourire de Celia s’effaça légèrement. Elle sembla peser ses mots avant de répondre.
— L’Arbre est… complexe. Chaque gardien ressent les choses différemment. Mais ce que tu décris… Je te conseille d’en parler avec Maître Oran.
— Pensez-vous que c’est grave ?
— Rien n’est jamais grave tant qu’on agit avec sagesse et discernement. Ne laisse pas le doute t’envahir.
Avec un sourire réconfortant, elle s’éloigna, laissant Lyran seul avec ses pensées.
Le lendemain matin, Lyran rejoignit Maître Oran dans la salle des archives, un vaste espace creusé sous le Sanctuaire, où des rangées interminables de cristaux reposaient sur des étagères. Chaque cristal contenait un souvenir préservé, une vie figée dans le temps.
— Aujourd’hui nous allons examiner des souvenirs anciens, annonça Oran. C’est une tâche cruciale car même les souvenirs confiés depuis des siècles doivent être vérifiés régulièrement.
Ils commencèrent leur travail en silence. Lyran manipulait chaque cristal avec précaution, écoutant les murmures des souvenirs qu’ils contenaient. Pourtant, au bout d’une heure, quelque chose attira son attention. Un cristal, posé à l’écart des autres, brillait faiblement, presque éteint. Intrigué, Lyran le prit et observa la lumière vacillante.
— Maître Oran, regardez ça, dit-il en tendant le cristal.
Le visage du vieil homme se durcit lorsqu’il le prit entre ses mains.
— Cela arrive parfois, murmura-t-il. Un souvenir peut s’effacer si l’Arbre ne parvient pas à le maintenir.
— Pourquoi ? demanda Lyran, inquiet.
— Les raisons sont multiples. Parfois, c’est parce que le souvenir est trop vieux. Parfois… c’est un signe que l’Arbre lui-même faiblit.
Lyran sentit son estomac se nouer.
—Faiblir ? Mais l’Arbre est éternel non ?
Oran détourna le regard, l’air grave.
— Rien n’est éternel, Lyran. Pas même l’Arbre.
Les jours suivants, Lyran ne pouvait s’empêcher de remarquer d’autres anomalies : des cristaux qui s’éteignaient, des feuilles de l’Arbre tombant au sol, ternes et dépourvues de lumière. Lorsqu’il tente d’interroger les autres gardiens, ils semblaient mal à l’aise, esquivant ses questions ou le revoyant à Oran. Un soir, alors qu’il errait seul près de l’Arbre, il vit une chose étrange. Une lumière, différente des autres, semblait pulser faiblement au cœur du tronc. Curieux, il s’approcha, tendant la main vers l’écorce.
Un vision le frappa de plein fouet. Il se vit, plus vieux, portant la même tenue de gardien, le visage marqué par le temps. L’Arbre derrière lui était différent : ses branches étaient dégarnies, presque mortes. Des cristaux brisés jonchaient le sol.
Lyran recula, le souffle court et le cœur battant à tout rompre. Que venait-il de voir ? Était-ce une illusion ? Une prophétie ? Il se mit en quête de Maître Oran afin de lui faire part de sa découverte, mais en traversant le Sanctuaire, il entendit des éclats de voix provenant de la salle des archives. Il s’arrêta net et se cacha dans un petit renfoncement derrière une colonne de marbre.
— Nous devons lui dire ! s’exclamait une voix qu’il reconnut comme celle de Celia.
— Pas encore, répondit Oran d’un ton sévère. Il n’est pas prêt à entendre cela.
L’échange s’arrêta là. Maître Oran partit d’un pas rapide mais Celia ne le suivit pas tout de suite. Lyran la vit méditer quelques instants au milieu du couloir avant de s’en aller à son tour. Il serra les poings. Des centaines de questions l’assaillaient. Que lui cachaient-ils ? Et pourquoi l’Arbre semblait-il si fragile alors qu’il incarnait la mémoire et l’éternité ? Il se promit de découvrir la vérité, quoiqu’il en coûte.
A l’aube, Lyran retourna près de l’Arbre-Mémoire. Il attendit que la lumière matinale effleure ses branches pour s’approcher. La vision de la veille le hantait toujours. Il tendit une main hésitante vers l’écorce, espérant revivre cette connexion, mais rien ne se produisit. Il remarqua cependant une fissure dans le tronc, fine mais distincte. Une lumière pâle s’en échappait, différente de celle des feuilles ou des cristaux. Une lumière qui semblait… vivante. Un bruissement derrière lui le fit sursauter. C’était Celia.
— Que fais-tu ici si tôt, Lyran ? demanda-t-elle d’une voix calme où perçait un soupçon d’inquiétude.
Lyran hésita, mais se rappelant qu’elle souhaitait le mettre au courant des secrets de l’Arbre, il se dit qu’il pouvait lui faire confiance.
—Je veux comprendre ce qu’il se passe. L’Arbre faiblit, n’est-ce pas ? Et vous, les gardiens, vous le savez. Pourquoi personne ne parle de ça ?
Celia détourna le regard, visiblement troublée. Elle s’approcha de l’Arbre et posa une main sur l’écorce. Son visage était marqué par une profonde tristesse.
— Ce que tu vois Lyran, c’est un secret que peu d’entre nous osent affronter. L’Arbre faiblit, oui. Mais ce n’est pas un phénomène naturel.
Lyran sentit un frisson parcourir son échine.
— Pas naturel ? Que veux-tu dire ?
Celia hésita un long moment avant de répondre.
— Depuis des siècles, l’Arbre a survécu grâce à des sacrifices. Chaque gardien, à la fin de sa vie, choisit de fusionner avec l’Arbre, offrant ses souvenirs et son essence pour nourrir ses racines. C’est ainsi qu’il a perduré… jusqu’à maintenant.
Lyran sentit son cœur se serrer.
— Alors pourquoi faiblit-il encore ?
Celia ferma les yeux, comme si prononcer les mots était un fardeau insupportable.
— Parce qu’un gardien a brisé le cycle.
Lyran recula, choqué.
— Quoi ? Mais pourquoi aurait-il fait ça ?
— Personne ne sait exactement, murmura Celia. Mais il y a environ trente ans, un gardien a refusé de se sacrifier. Il a quitté le Sanctuaire, emportant avec lui une partie de la mémoire de l’Arbre. Depuis ce jour, il n’a cessé de faiblir.
Le silence retomba, lourd et pesant. Lyran sentait une colère sourde monter en lui.
— Alors, il suffirait de retrouver ce gardien pour réparer ce qui a été fait, n’est-ce pas ?
Celia lui lança un regard empli de tristesse.
— Ce n’est pas si simple. Le gardien disparu, Maeril, était l’un des plus puissants que l’Ordre n’ait jamais connus. Mais sa décision a brisé la confiance entre l’Arbre et les gardiens. Et même si nous le retrouvions, rien ne garantit qu’il accepte de revenir.
Lyran baissa les yeux quelques instants afin de réfléchir. Une seule alternative s’imposait. Il releva la tête, déterminé.
— Alors je le retrouverai. Je ne peux pas rester là à regarder l’Arbre mourir. Si personne ne fait rien alors tout sera perdu.
Celia lui prit les mains et les serra doucement.
— Réfléchis bien, Lyran. Ce chemin est dangereux, et tu devras affronter des vérités qui pourraient te briser.
Mais Lyran savait déjà ce qu’il devait faire.
Quelques jours plus tard, Lyran quitta le Sanctuaire à l’aube, armé d’un simple bâton de voyage et de quelques provisions. Celia lui avait donné le nom d’une ville lointaine où Maeril avait été aperçu pour la dernière fois mais il savait que le retrouver ne serait pas chose facile. Son voyage l’amena à travers des paysages aussi variés que grandioses : des collines baignées de lumière dorée, des forêts denses où le silence semblait peser, et des villages où les habitants parlaient à voix basse de légendes oubliées. À mesure qu’il avançait, il sentit l’influence de l’Arbre s’affaiblir. Les souvenirs qu’il portait, si clairs dans le Sanctuaire, semblaient moins distincts, comme s’ils s’effaçaient petit à petit. Était-ce un effet de la distance, ou un signe que l’Arbre s’éteignait plus vite qu’il ne l’avait imaginé ?
Lyran arriva enfin dans la ville que Celia lui avait indiquée. Elle se trouvait au cœur d’une forêt de sapins, l’odeur de la pinède flottait dans les airs. La ville n’était pas très grande mais elle était très animée. Lyran passa devant de nombreuses échoppes et quelques commerçants le hélaient pour lui faire découvrir leurs marchandises. Ce fut l’occasion pour lui de mener son enquête afin de trouver Maeril. Il questionna les commerçants et les villageois pendant des heures puis les heures se transformèrent en jours. Personne n’avait entendu parler du gardien. Fatigué moralement et physiquement, il était allongé sur son lit dans l’auberge du village. Il n’arrivait pas à croire qu’il avait fait tout ce chemin pour rien. Il était pourtant tellement sûr de pouvoir le trouver et de pouvoir guérir l’Arbre. Mais il devait se rendre à l’évidence, Maeril avait bel et bien disparu. Résigné, il empaqueta ses affaires et descendit pour payer ses nuitées auprès de l’aubergiste. Il le remercia et reprit le chemin du Sanctuaire, la mort dans l’âme.
Une nuit, dans une taverne poussiéreuse non loin de la ville qu’il avait quitté peu de temps auparavant, il entendit parler d’un ermite vivant dans les montagnes au nord, un homme que certains appelaient le porteur des ombres. On disait qu’il connaissait des secrets sur la mémoire et qu’il refusait de parler à quiconque. Lyran sentit son cœur s’emballer. Était-ce Maeril ? Il suivit les indications des villageois et atteignit une grotte creusée dans la roche, où une lumière vacillante brillait. Il entra, prudemment, et trouva un homme assis près d’un feu. Son visage était marqué par les années, mais ses yeux, d’un bleu perçant, brillaient d’une étrange lueur.
— Qui es-tu, jeune homme, pour venir troubler ma solitude ? demanda l’ermite sans lever les yeux.
Lyran s’inclina légèrement.
— Je m’appelle Lyran. Je suis un gardien, et je viens pour comprendre pourquoi vous avez quitté le Sanctuaire.
Un rictus amer apparut sur le visage de l’homme.
— Voilà qui a le mérite d’être clair. Alors, ils t’ont envoyé pour me ramener, n’est-ce pas ?
— Non, répondit Lyran avec fermeté. Je ne suis pas là pour vous forcer à revenir. Mais l’Arbre faiblit. Si nous ne faisons rien, il mourra, et avec lui, les souvenirs de notre peuple.
L’ermite le fixa longuement, comme s’il cherchait à sonder son âme. Puis il détourna les yeux vers le feu.
— Et si l’Arbre méritait de mourir ?
Ces mots glacèrent Lyran.
— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il, sa voix tremblante.
— L’Arbre est un piège, murmura Maeril. Un moyen de contrôler les souvenirs, de choisir ce qui doit être préservé et ce qui doit disparaître. Lorsque je l’ai compris, j’ai refusé de participer à cette mascarade.
Lyran sentit son monde vaciller. Était-il possible que l’Arbre ne soit pas le symbole de pureté qu’on lui avait décrit ?
Maeril se leva, s’approchant de lui avec un regard intense.
— Si tu veux comprendre la vérité, retourne au Sanctuaire et regarde au-delà des illusions. Mais sois prêt, garçon. Certains souvenirs doivent rester enfouis.
Lyran quitta la grotte le cœur lourd, les paroles de Maeril résonnant encore dans son esprit : « L’Arbre est un piège… Certains souvenirs doivent rester enfouis. »
En retournant vers le Sanctuaire, Lyran ruminait ses pensées. Lorsqu’il atteignit la clairière où trônait l’Arbre, il le regarda d’un œil nouveau. Et pourtant, il ne parvenait pas à rejeter totalement ce qu’il avait appris. Il savait qu’il devait découvrir par lui-même la vérité. Quelques jours après son retour, il décida de confronter Celia et Oran.
— Vous m’avez caché des choses, dit-il, d’une voix tremblante mais résolue. Maeril m’a parlé. Il m’a dit que l’Arbre n’est pas ce qu’il paraît et que son pouvoir est basé sur des choix arbitraires, qu’il ne conserve que les souvenirs que les Gardiens lui permettent de garder. Est-ce vrai ?
Oran et Celia échangèrent un regard lourd de secrets. Finalement, ce fut Oran qui parla.
— Oui, c’est vrai. L’Arbre-Mémoire ne garde pas tous les souvenirs. Seulement ceux qui ont été jugés dignes d’être préservés par les Gardiens qui nous ont précédés.
Lyran sentit un frisson le parcourir.
— Alors, vous… décidez de ce qui doit être oublié ? Ce qui doit être effacé ?
Celia répondit cette fois, sa voix empreinte de tristesse.
— Ce n’est pas une décision que nous prenons à la légère. Mais oui, les Gardiens ont toujours eu ce rôle. Ce n’est pas seulement pour protéger la mémoire de notre peuple. C’est aussi pour l’épargner de souvenirs trop douloureux, des cicatrices qui pourraient briser l’équilibre.
Lyran recula, son esprit en ébullition. Il avait toujours cru que l’Arbre était un sanctuaire sacré, un refuge impartial pour les souvenirs de son peuple. Mais cette révélation changeait tout.
— Vous jouez à être des dieux ! Ce n’est pas à vous de décider ce qui mérite d’être rappelé ou oublié !
Oran posa une main lourde sur l’épaule de Lyran.
— Peut-être as-tu raison. Mais regarde autour de toi. Notre peuple vit en paix grâce à ces choix. Que crois-tu qu’il arriverait si les pires souvenirs revenaient à la surface ? Les guerres, les trahisons, les haines ancestrales ? Nous ne pouvons pas risquer cela.
Le choc de ces révélations fit vaciller Lyran. Il préféra interrompre la conversation et partit se réfugier dans sa chambre afin de réfléchir. Oran et Celia lui avaient soumis des arguments qu’il ne pouvait accepter. Quel droit avaient-ils de manipuler la mémoire collective ? Cette paix dans laquelle son peuple vivait n’était au final qu’une illusion, un mensonge soigneusement entretenu.
Cette nuit-là, Lyran retourna seul près de l’Arbre-Mémoire. Il observait ses branches, se demandant combien de souvenirs s’étaient déjà dissipés, effacés à jamais sous prétexte de protéger l’équilibre. Il se rappela les paroles de Maeril :
« Regarde au-delà des illusions. » Lyran posa une main sur l’écorce fissurée, fermant les yeux. Cette fois, il ne chercha pas à puiser dans la lumière familière des souvenirs, mais à aller plus loin. Un frisson glacé le traversa alors qu’il sentait quelque chose de différent : une obscurité enfouie sous les racines, un puits profond et menaçant.
Avant qu’il ne puisse se retirer, une vision l’envahit : des flammes, des cris, des éclats d’acier. Il vit des visages déformés par la peur et la douleur, des villes ravagées, et, au centre de tout cela, l’Arbre lui-même, entouré de silhouettes encapuchonnées. Il comprit que l’Arbre avait été créé dans un moment de désespoir, un acte désespéré pour effacer les cicatrices d’un passé sanglant.
Quand Lyran rouvrit les yeux, il était à genoux, haletant. La vérité était plus terrifiante qu’il n’avait imaginé : l’Arbre n’était pas seulement un sanctuaire. C’était une prison, un outil pour enfermer non seulement les souvenirs, mais les vérités les plus sombres de leur monde.
Le lendemain, après une longue nuit sans sommeil, il décida de parler à Oran et Celia. Il les trouva dans la salle des archives, en train d’étudier des cristaux.
— L’Arbre n’est pas ce que vous prétendez, déclara-t-il d’une voix ferme. Il a été créé pour cacher des atrocités, pour emprisonner des vérités qu’il valait mieux oublier.
Oran leva la tête et il sembla soudain plus âgé, comme si le poids de cette révélation l’écrasait.
— Oui, murmura-t-il. L’Arbre est né d’une guerre qui aurait détruit notre monde. Ses créateurs ont enfermé les souvenirs les plus sombres, les plus dangereux, pour nous protéger. Mais cet acte a un prix, Lyran.
Celia s’avança, le regard empli de détresse.
— Et ce prix, c’est toi.
Lyran la fixa, incrédule.
— Moi ? Que voulez-vous dire ?
— Chaque génération, un gardien doit se sacrifier pour renforcer les sceaux de l’Arbre, pour que les souvenirs enfermés restent prisonniers. Sans ce sacrifice, ils reviendront… et avec eux, le chaos qu’ils portent.
Lyran sentit un vertige l’envahir. Il comprit alors pourquoi Maeril avait refusé : ce n’était pas seulement sa vie qu’il devait donner, mais son humanité, son essence, pour devenir une partie intégrante de l’Arbre, un gardien éternel de secrets qu’il jugeait injustes. Face à Oran et Celia, Lyran recula.
— Non, je ne peux pas faire cela, déclara-t-il. Vous dites que ce sacrifice protège notre monde, mais c’est un mensonge. Ce n’est pas à nous de décider ce qui doit être oublié ou caché.
Celia tenta de le raisonner, désespérée.
— Si tu refuses, l’Arbre s’effondrera. Les souvenirs oubliés, les douleurs enfouies… tout reviendra. Ce serait la fin de notre paix, Lyran !
Mais il secoua la tête.
— Peut-être que notre peuple mérite de connaître la vérité, même si elle est douloureuse. On ne peut pas construire un avenir sur un mensonge éternel.
Sans un mot de plus, Lyran se dirigea vers la clairière et fit face à l’Arbre-Mémoire. Sa décision était prise et il posa les mains sur l’écorce Il fit appel à la force qu’il sentait en lui depuis sa connexion avec l’Arbre. Il concentra son énergie et les racines tremblèrent. Des fissures apparurent sur l’écorce et une lumière intense jaillit, aveuglant tout le monde. Lyran resta immobile, son cœur battant à tout rompre, tandis que les feuilles lumineuses de l’Arbre s’envolaient une à une. Elles scintillaient comme des étoiles, s’élevant dans les airs avant de disparaître dans le ciel. Le sanctuaire, autrefois empli de la douce lueur de l’Arbre-Mémoire, s’enfonçait désormais dans une pénombre oppressante. Il sentit le regard brûlant de Maître Oran dans son dos.
— Tu as détruit des siècles d’équilibre, murmura ce dernier, la voix tremblante. Tu n’as aucune idée de ce que tu viens de faire.
Lyran se retourna lentement, son visage marqué par un mélange de détermination et de doute.
— Et si cet équilibre n’était qu’une prison ? répondit-il. Des générations entières se sont sacrifiées pour nourrir cet Arbre. Nous avons oublié pourquoi nous préservons ces souvenirs, pourquoi nous sacrifions des vies. Si ces mémoires appartiennent vraiment au peuple, elles ne devraient pas être enfermées ici. Elles doivent être libres.
Oran ouvrit la bouche pour répondre, mais un cri lointain l’interrompit. Depuis la vallée en contrebas, des lumières jaillissaient dans toutes les directions. Les souvenirs, libérés de leurs feuilles, retrouvaient leurs propriétaires. Lyran et Oran observèrent en silence les flots d’éclats lumineux plonger dans les villages et les cités voisines. Le silence du sanctuaire fut bientôt rompu par des bruits de pas précipités. D’autres gardiens arrivèrent en courant, leurs visages empreints de peur et d’incompréhension.
— Que se passe-t-il ? s’exclama l’un d’eux. L’Arbre… il… il meurt !
Tous les regards se tournèrent vers l’Arbre. Son tronc, autrefois imposant, se fissurait à vue d’œil. Les branches se tordaient, dépouillées de leurs feuilles, et une fine poussière dorée tombait doucement au sol, emportée par le vent. L’Arbre-Mémoire, pilier de leur monde, était en train de dépérir.
Dans le royaume, des scènes de chaos éclatèrent partout. Des souvenirs oubliés depuis des décennies refirent surface : des amours perdus, des trahisons enfouies, des vérités longtemps cachées. Certains pleuraient de joie en retrouvant un fragment de leur passé, d’autres hurlaient, submergés par la douleur de souvenirs qu’ils auraient préféré oublier. Dans une petite maison au bord de la rivière, une vieille femme retrouva la mémoire de son enfant disparu, tandis qu’un jeune homme découvrait que son père avait trahi sa famille. Les rires et les larmes se mêlaient dans une cacophonie humaine, comme si tout le royaume respirait enfin, après des siècles de silence forcé.
Lyran tomba à genoux, vidé par l’ampleur des conséquences de son choix. Devant lui, l’Arbre n’était plus qu’une coquille vide, son tronc fracturé, ses branches réduites en poussière. Mais là, dans les cendres qui recouvraient le sol, une lueur faible mais persistante attirait son regard. Il se redressa lentement, ses jambes tremblant sous son poids, et s’approcha. Une petite pousse émergeait des débris. Elle était fragile, minuscule, mais vivante. Lyran tendit la main, hésitant, avant de caresser doucement la feuille verte qui venait d’éclore.
— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda un des gardiens, sa voix brisant le silence.
Oran, les épaules affaissées, se tenait à quelques pas de là, fixant la pousse avec une expression indéchiffrable.
— Cela signifie qu’un nouveau cycle commence, répondit-il après un long moment. Un cycle différent.
Lyran posa sa main sur son cœur.
— Cette pousse… elle n’aura pas besoin de sacrifices. Nous trouverons une autre façon de préserver nos souvenirs. Une façon qui ne réclame pas des vies humaines.
Le monde fut bouleversé par le retour des souvenirs perdus. Des conflits éclatèrent, des rancunes anciennes refirent surface. Mais, au milieu du chaos, des voix s’élevèrent pour appeler à une véritable réconciliation, basée non pas sur l’oubli, mais sur la compréhension.
Dans les semaines qui suivirent, Lyran devint une figure controversée. Certains le considéraient comme un destructeur, un jeune homme arrogant qui avait détruit des siècles de tradition. D’autres le voyaient comme un libérateur, celui qui avait rendu aux gens la mémoire de ce qu’ils étaient. Dans les ruines du sanctuaire, Lyran travailla sans relâche avec les autres gardiens pour protéger la pousse. Il avait pris une décision lourde de conséquences, mais il était prêt à en assumer la responsabilité. Tandis qu’il arrosait la jeune pousse un soir, il leva les yeux vers le ciel. Les éclats de lumière qui s’étaient dispersés lors de la chute de l’Arbre brillaient encore comme des étoiles, une constellation formée par les souvenirs libérés. Lyran sourit, une lueur d’espoir dans les yeux. Ce n’était pas la fin. C’était un nouveau départ.
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