« Assez de temps perdu, je vais tout vous raconter. Tâchez d'être attentive, car je serai brève :
Il était, il est et il sera une fois, dans le royaume merveilleux de l'imaginaire, une contrée bénie du Créateur, survolée par une myriade d'anges-muses. Cette terre promise fut le berceau de centaines d'épopées grandioses, de milliers de légendes promptes à enflammer le cœur de quiconque les lit. Inspirée par ces êtres célestes, moi, Épithète, Prophétesse Tragique à la plume aussi tranchante qu'une lame d'acier damasquiné, j'ai transmis pléthore d'histoires sublimes à l'humanité.
Traquant sans relâche la page blanche et les sentiments d'imposture, j'ai œuvré dans l'ombre des feuilles volantes, pour offrir aux auteurs de tous horizons des récits en provenance des cieux. Ha, que de belles aventures j'ai eu l'honneur de narrer ! Que de poèmes d'amour j'ai eu l'audace de versifier ! Toujours pour le bonheur, l'espérance et l'élévation des âmes lectrices ! Une noble quête, une fabuleuse mission, de laquelle je ne m'acquittais que trop bien aux yeux d'êtres perfides... À l'idée de tracer ce nom impie à l'encre indélébile, mon échine en frissonne... Déchire-Page !
Ce traître n'a pour ambition que de se vautrer dans le désespoir des écrivains, de se repaître de la frustration des bibliophiles. Ce mange-papier des bas-fonds a découvert le moyen de mener à bien son terrible dessein : l'encre de brume...
J'ignore comment il se la procure, mais avec le concours de cette substance sacrilège, instrument des ténèbres, il fait disparaître des feuilles entières, massacrant livres édités comme manuscrits en cours de rédaction. Bien évidemment, nous autres Narrateurs Omniscients, avons tenté de mettre fin à son règne de terreur. Hélas, sa vilenie et son astuce ont eu raison de nous, et c'est ainsi que je suis devenue prisonnière. Comble de la perfidie, voyez comme ce pleutre a soigneusement choisi ma geôle : personne ne pourrait survivre à un exil éternel dans cet ouvrage sans hauteur, sans fin et...
Comme c'est curieux, Lettrine, voici déjà le bas de la page. Êtes-vous certaine qu'il s'agit d'un exemplaire grand format ? Bref, soyez aimable et tournez ce feuillet je vous prie, mon inspiration ne pourra souffrir plus longtemps d'être ainsi étriquée. »
Lettrine obtempère, et s'approprie sans attendre le haut de ce nouvel espace blanc :
« Je constate que vous appréciez les adjectifs épithètes. »
« Haha, hilarant. Quant à vous, Lettrine, avec votre stylo bille à pom-pom, j'intuite que vous tenez avec assiduité un Bullet Journal, vous savez, ceux remplis de listes... à PUCES ! »
Touchée. Cette diva littéraire a un certain talent pour pointer là où ça fait mal. Normal, de la part d'une épée me direz-vous, même imaginaire. Lettrine lève les yeux du roman. Toujours assise sur son fauteuil, elle compte mentalement le nombre de carnets vierges qui errent un peu partout dans son studio. Tenir avec assiduité et créativité un Bullet Journal, remplis de To Do Lists architecturales, comme ces influenceuses Instagram ? Elle aimerait tant ça, trouver enfin la confiance et l'audace de se dire qu'elle aussi a le droit de noircir la surface immaculée offerte par ces si beaux cahiers.
Se penchant à nouveau sur la conversation, une petite révélation commence à s'ancrer dans son esprit, telle une graine révoltée qui s'enracine dans le but de survivre et croître. C'est vrai, ce soir, une Lettrine nouvelle est née. Non pas en écrivant dans un simple carnet bon marché, mais dans un livre ! Au stylo, sur les pages d'un magnifique et très rare exemplaire collector. Et comble de l'extraordinaire, c'est qu'elle réitère son exploit, encore et encore, à chaque fois plus hardie :
« Puis-je savoir ce que vous reprochez à ce roman ? Chaque tome est un best-seller, autant apprécié par les lecteurs que par les critiques. Cette saga et ces personnages m'ont consolée et aidée à traverser les périodes les plus troubles de ma vie. Et ils continuent à le faire ! Épithète, seriez-vous snob ou pire... jalouse ? »
La réplique est immédiate, un flot de pleins et de déliés frénétiques, chaque lettre violette rageuse jusqu'à la hampe, conquiert alors le papier :
« Comment !? Moi, Jalouse ? Quel Outrage ! Envieuse de ce conteur de pacotille ? Vraiment, très chère, vous ne savez même pas de quoi vous parlez ! Laisser entendre que je regrette de n'avoir pas été à l'origine de ce roman de gare, de cette littérature allégée, jamais je n'ai été si humiliée. Vous vous croyez perspicace, si seulement vous le connaissiez, ce narrateur, que dis-je, ce barde du dimanche, ce saltimbanque de foire, tout décrépi et rouillé jusqu'à la garde, l'idée que je puisse en être jalouse, Moi, la Rutilante et Flamboyante Épithète, n'aurait jamais effleuré un intellect aussi rudimentaire que le vôtre ! »
Lettrine se surprend à sourire encore, elle s'amuse comme une enfant à laquelle on aurait offert une véritable baguette magique. La verbeuse Épithète est une interlocutrice de choix, au style légèrement ampoulé, mais follement divertissante.
« Vous parlez d'un autre Narrateur Omniscient ? C'est une épée lui aussi ? Il est prisonnier comme vous ? »
« Ho, quoi, il vous intéresse ? Ce goujat de glaive au rabais ? Il n'y a pas de quoi, très chère. Vous devriez être en train de remercier avec effusion, des larmes brûlantes de gratitude sur vos joues, le destin qui a provoqué ma détention au sein de l'un des livres en votre possession ! Oui, vous êtes chanceuse, croyez-le. Moi, beaucoup moins, car contrairement à d'autres, je n'ai hélas pas connu le privilège d'être enfermée dans un roman narré par la plume la plus fabuleuse qui fut, qui soit et qui sera... La mienne, j'entends. D'ailleurs, eu égard à ma renommée universelle de narratrice, je ne comprends pas pourquoi Attribut, excusez-moi, le grrrrand Attribut, toujours enclin à se pavaner avec ses ailes d'aigle, ne s'est toujours pas manifesté. Notre geôlier l'aura certainement enfermé dans un exemplaire croupissant au fin fond d'une boutique de livres d'occasion, hors de la portée des connaisseurs et amateurs de prose intemporelle. Et ce serait bien fait pour lui. »
« Cet autre Narrateur, Attribut c'est bien ça ? Il est toujours captif dans l'une de vos histoires à vous ? »
« Une grâce qui ne m'a pas été accordée... »
Le retour du ton laconique. Lettrine a presque l'impression d'entendre Épithète soupirer. Soupirer, certes, mais avec emphase. La jeune femme ayant réussi, avec le concours de l'épée, à oublier durant quelques instants le mystère des pages disparues, s'apprête enfin à revenir sur des sujets plus concrets et urgents. Des sujets tels que la fin de sa saga de fantasy, la conclusion romantique heureuse entre les deux protagonistes, ou encore... impossible de ne pas songer au curieux comportement d’Épithète. Son effusion d'encre bouillonnante, suivie d'un silence soudain. Et ce sentiment de nostalgie qui transpire à présent des pages. Se peut-il que la grandiloquente narratrice soit amoureuse ? Éprise de ce glaive allégorique ?
Non, elle déraille. Elle cherche uniquement une façon de compenser sa frustration de lectrice orpheline. C'est sa sensibilité exacerbée qui l'encourage à traquer la moindre romance, y compris – et surtout – lorsqu'il n'y en a pas. Des lames narratrices imaginaires amoureuses, et puis quoi encore ? Pourtant, les messages échangés sur les pages du livre lui semblent bien réels. Aussi réels pour elle que les héros de son roman. Lettrine se souvient de chacune de leurs aventures, affrontant mille morts, côte à côte, se consumant en secret d'un amour inavoué, ne pouvant s'offrir rien de plus qu'un sourire, un regard... Imaginaire n'est pas synonyme de sans importance.
« Épithète, expliquez-moi comment récupérer les pages manquantes ? Devons-nous affronter ce Déchire-Page ? »
« Je ressens une détermination nouvelle, Lettrine, à la manière dont vous tenez votre instrument d'écriture archaïque pomponné – sont-ce des paillettes que je devine ? Il y en a plein la page c'est un scandale ! –. Vous prenez la situation au sérieux et cela me réjouit. Afin de répondre à vos questions, je vous propose un plan. Sous forme de liste à puces, vu que vous aimez et appréhendez aisément cela :
• Vous allez avant toute chose me libérer de mon étroite cellule ;
• Nous traquerons et débusquerons cette ignoble engeance de faussaire ;
• Ensuite nous l'affronterons, avec splendeur et panache, car tel est notre fardeau ;
• Nous le vaincrons, c'est évident ;
• Puis nous le contraindrons à libérer les autres Narrateurs Omniscients ;
• Ainsi qu'à restituer jusqu'à la dernière feuille volée ;
• Et pour finir, vous n'aurez plus qu'à savourer la conclusion de cette pseudo-épopée qui vous tient tant à cœur. »
Émue par cette attention, sincère quoique inévitablement bardée d'épines, Lettrine poursuit :
« D'accord, comment faire pour vous libérer ? »
« Soyez rassurée très chère, ce que j'attends de vous est d'une navrante simplicité, tout à fait dans vos cordes. Voici ce que vous devez faire :
• …...... »
Lettrine plisse les yeux, les minuscules caractères tracés par Épithète contrastant avec les extravagantes arabesques auxquelles elle l'avait habituée. Afin de déchiffrer les phrases miniatures, la jeune femme amène le livre tout près de son visage et se penche sur la feuille, ses lunettes glissant vers le bas. Elle réussit à déchiffrer un mot :
« Approche. »
Lettrine baisse encore la tête, son appendice nasal touchant presque la page. Ses yeux louchent pour décrypter les inscriptions.
« Voilà, c'est bien, approche encore... »
La nuque de la jeune femme est ployée à l'extrême, et à l'instant où son nez effleure le papier, la pièce se renverse. Le fauteuil bascule en avant, et Lettrine est prise d'un vertige brutal. Elle lâche son livre, dans une tentative de maîtriser son furet paniqué, puis se sent partir.
Lorsque Lettrine ouvre les yeux, elle n'est plus dans son studio. Ses lunettes en bataille ne lui permettent pas de faire tout de suite le point, mais elle est consciente de la présence d'Algernon autour de son cou, d'herbe sous ses paumes, et d'une brise vivifiante sur son visage. La jeune femme, accoutumée à l'atmosphère confinée de son appartement, respire à pleins poumons. Elle ne sait pas où elle a atterri, mais ici l'air à un parfum de liqueur d'orange. Son fauteuil envolé, elle est assise à même le sol. Autour d'elle, plus aucune trace de son antre dans lequel elle se sentait si en sécurité. Les piles de livres se sont éclipsées au profit d'une prairie bleu turquoise. Les lambris, quant à eux, ont avantageusement laissé place à un ciel lumineux, quoique perturbant. Dans cette aquarelle de vert, de rose et d'or, Lettrine distingue des planètes, des lunes et, plus proche d'elle, une caravelle voguant sur des nuages pastels. Le vaisseau, escorté par des chevaucheurs de dragons, se dirige vers un titanesque palais blanc, bâti sur des îlots de marbre flottants.
Ébahie, le regard de la jeune femme est attiré par une clarté étincelante qui s'approche d'elle. Il s'agit d'une épée majestueuse, aussi grande qu'un humain. L'arme est debout, sa pointe légèrement plantée dans le sol. Sur sa garde ailée – des ailes de colombe – se dessine un visage : deux magnifiques yeux de saphir, aux longs cils d'obsidienne, et une bouche aux lèvres pulpeuses, constellée d'améthystes. Contre toute attente, cette bouche se met à sourire, puis à articuler, d'une voix scandaleusement symphonique :
« Réjouis-toi, ô misérable hère, car je suis Épithète, celle que tu as libérée de sa funeste prison, et sois la bienvenue dans la Contrée de l'imaginaire, Pettrine Luce ! »
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