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La quête littéraire de Lettrine Puce
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saison 1, Chapitre 1 « Le furet et l’épée - Partie 2/3 » saison 1, Chapitre 1

Pour la deuxième fois de la soirée – et, hélas pour elle, pas la dernière –, Lettrine n'en revient pas. Quelqu'un a écrit dans son livre, sur une zone vide de la page des remerciements. Elle est certaine que ces lettres alambiquées et pleines de fioritures n'étaient pas là tout à l'heure. Et pour ne rien arranger, les feuilles fugueuses ne sont pas rentrées de leur promenade.

Titubant jusqu'à son fauteuil, la jeune femme ne parvient pas à détourner son regard de l'étrange écriture manuscrite. Ses yeux, exercés depuis l'enfance à lire chaque texte à leur portée, déchiffrent le message rédigé à l'encre violette :

« Je compatis à votre profond désarroi, néanmoins, était-il nécessaire de faire montre de tant de brutalité à l'égard de ce modeste grimoire ? Allons, très chère, c'est d'un vulgaire... »

Alors, avec un détachement qui la surprend elle-même, comme si elle se voyait agir de l'extérieur, Lettrine saisit un stylo bille. Elle qui n'a jamais outragé l'intégrité d'un livre, ne serait-ce que pour inscrire son nom sur la page de garde, commence à griffonner en réponse à ce blâme :

« Suis-je folle ou bien simplement en train de rêver ? »

L'insolite calligraphie ne se fait pas attendre :

« Un stylo à bille, misère... Pour répondre à votre question : ni l'un ni l'autre, très chère... Quoique, pour la folie, rien n'est jamais moins sûr. Auriez-vous l'extrême obligeance de continuer cette charmante épistole sur une page offrant plus d'espace pour échanger ? Ce serait absolument épatant, je pourrai ainsi vous expliquer la situation en détails. »

Lettrine, les mains moites, déniche quelques pages relativement vierges à la toute fin de l'ouvrage.

« Ici ? » propose la jeune femme.

« Oui, c'est bien... »

Cette réponse laconique, pour le moins surprenante, a pour effet de rendre Lettrine de plus en plus perplexe. Peut-être que le singulier personnage hantant les pages du roman est en train d'élaborer sa prochaine prose ?

Les minutes passent, et le papier reste muet.

« Je m'appelle Lettrine Puce. » tente alors la jeune femme, se remémorant la scène du journal intime dans le deuxième tome d'Harry Potter.

« Enchantée. »

Nouveau blanc littéraire.

« Et vous, qui êtes-vous ? » persévère Lettrine.

Cette fois-ci le papier vibre et les arabesques apparaissent à toute allure. Brillant d'une impatience trop contenue, l'encre couleur aubergine se déverse sur la page :

« Ha ! Enfin quelques égards ! Qu'êtes-vous, une bête sauvage, pour ne pas vous enquérir de mon identité, de ma situation ? Ho, j'ai bien compris, mon sort vous indiffère, la seule chose qui vous inquiète, c'est la conclusion de votre roman de gare ! Et bien, vous voulez vraiment savoir ? Ils meurent tous à la fin, désolée de vous décevoir ! Quel Outrage, Moi, la Fière Épithète, Épée de Légende, Narratrice des plus fantastiques épopées, autrefois encensée, que dis-je, adulée par des kyrielles d'auteurs reconnaissants et de lecteurs transcendés, je me retrouve prisonnière, entravée dans ma majesté par un vaurien obscurantiste, un flibustier rhétorique, et voici que le destin m'envoie comme seul secours une jouvencelle anachorète aux goûts littéraires discutables ! Apprenez, Mademoiselle Pettrine Luce, que... »

Excédée et étourdie par ce flot de remontrances lyriques, Lettrine ferme le roman d'un coup sec, faisant sursauter Algernon. L'écorchage de son nom a eu raison de ses nerfs, déjà éprouvés par cette désastreuse soirée. Pourtant, la jeune femme ne peut s'empêcher de ressasser les paroles de la narratrice captive. Bien que d'une insupportable grandiloquence, la dénommée « Épithète » semble bel et bien en savoir long sur ce mystère de pages errantes.

« Et susceptible, par-dessus le marché... » renchérit Épithète, tandis que Lettrine, résignée, ouvre à nouveau le roman à la page de leur conversation.

« Que les choses soient claires, écrit la jeune femme, mon nom est Lettrine Puce. Lettrine, avec un L, comme Livre. »

« Certes, vous avez l'avantage de porter un nom ravissant et très, comment dire... fonctionnel, félicitations. Quoi qu'il en soit, la situation est désespérée très chère, et l’heure n’est pas aux chipotages égocentriques… »

Des chipotages ? Lettrine serre les dents, tandis que les souvenirs de ses années de collège remontent à la surface... « Lettrine Puce ? C'est quoi ce nom ? Tu sors d'où, d'un logiciel de traitement de texte ou quoi ? » Lettrine, avec un L comme Livre, oui, car les livres sont les seuls amis fidèles qu'elle ait jamais eu. Eux, au moins, ne l'ont jamais trahie... enfin, jusqu'à ce soir.

« Que savez-vous à propos des pages disparues ? » questionne la jeune femme.

« Merci, très chère Pettrine, de recentrer cette conversation sur ce qui importe vraiment. Il est si aisé de se laisser distraire par des considérations superficielles, n'êtes-vous pas d'accord ? »

Lettrine lève les yeux au ciel, pesant le pour et le contre. Inutile de nier qu'elle ne pourra tolérer dans sa bibliothèque un exemplaire mutilé et recouvert de gribouillages délirants, tout collector soit-il. Encore plus douloureux serait d'acquérir le roman au format numérique. Néanmoins, elle a hâte de connaître le dénouement, l'épilogue de cette saga qui fait partie de sa vie depuis l'époque ingrate de son adolescence. Cette impatience quasi charnelle, telle une corde tendue dans son estomac, caracole en tête de ses aspirations immédiates. En comparaison, supporter les excentricités d'une correspondante baroque semble être un prix honnête à consentir pour le retour des douze pages vagabondes. Sa décision prise, Lettrine abdique, certes, mais non sans un sursaut de panache dont elle est la première étonnée :

« Je vous rejoins sur ce point, Ehptitetête. Auriez-vous la bonté de m'indiquer de quelle façon je peux retrouver les feuilles manquantes de mon livre ? »

« Ehptitetête ? »

« Je suis confuse, mille pardons. Je vous prie d'être magnanime, car je suis sujette à une légère dyslexie circonstancielle... »

« La miséricorde est le lot des êtres supérieurs, après tout... Soit, je vous accorde mon pardon circonstanciel, Lettrine. »

Un sourire sincère illumine alors, pour la première fois depuis longtemps, le visage constellé de cicatrices de varicelle de Lettrine Puce. Flairant un apaisement de l'atmosphère, Algernon en profite pour se blottir, tel un col d'hermine, autour du cou de sa maîtresse. De son poste d'observation, le furet a une vue imprenable sur les motifs d'encre alambiqués qui commencent à s’animer d'eux-mêmes sur le papier…


Texte publié par Ebaubie, 31 mars 2025 à 11h07
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