Lettrine Puce aime lire, c’est une évidence, tous ses amis vous le diront. Or, le fait est que Lettrine n’a pas d’amis. Non, Lettrine a un furet, sobrement baptisé Algernon, et un studio aussi peu décoré qu’une couverture de littérature blanche. Quel besoin d'agrémenter ses murs et ses meubles lorsque ces derniers disparaissent d’ores et déjà derrière des livres ? Des tas de livres. En piles, en lignes ou en colonnes, comme une partie de Tetris qui aurait mal tourné, avec en prime un mustélidé acrobate en boss de fin.
Bref, Lettrine Puce aime, que dis-je, chérit les livres. Elle veille jalousement sur ses exemplaires papier, tel une dragonne à lunettes affublée d’une robe de chambre molletonnée. Nul intrus n’est toléré dans sa caverne. Elle a bien essayé jadis, deux fois. Le première fois s’est soldée par une page cornée et une tranche pliée. La seconde, par la disparition d’un tome dédicacé.
Lettrine passe donc toutes ses soirées en compagnie d’Algernon et d’un bon roman. Le furet blotti entre les replis roses de son snood en alpaga, le livre ouvert sur ses cuisses, et elle-même confortablement vautrée dans un fauteuil. Or ce soir-là Algernon, d’ordinaire si comateux, ne cesse de s’agiter. Il va et il vient, l’œil alerte et la frimousse frémissante, entre le cou de sa maîtresse et la poche de sa robe de chambre. Pourtant, même ce ballet d’allées et venues aux allures de métronome impatient ne peut extraire Lettrine de sa transe littéraire. Car ce qu’elle vit, redressée sur un coude, le dos en zig-zag et les jambes repliées dans un angle impossible, c’est la fin d’un monde. D’un monde de fantasy en dix-sept volumes. Un monde qui a échappé dix-sept fois à l’apocalypse. La jeune femme sait, que lorsqu’elle se décidera enfin à bouger, les fourmis qui colonisent peu à peu son corps se mettront à grignoter ses muscles endoloris. Mais elle s’en contrefiche. La matière, la chair, quelle importance, quand les deux protagonistes de l’histoire vont, peut-être, enfin se révéler leurs sentiments réciproques. D’ailleurs, s’ils pouvaient le faire maintenant, ce serait formidable, car il ne reste que peu de pages à tourner avant la fin de ce dernier tome.
Avide, Lettrine survole les descriptions et dévore les dialogues, jusqu’à voir apparaître la page 755, où s’étalent les remerciements de rigueur : « Merci au Starbucks de Triffouilly-les-Alouettes ainsi qu’à mon perroquet, sans qui tout cela… ». Son ivresse douchée d’un grand seau d’eau glacée, elle cligne des yeux. Il lui arrive parfois, la fatigue aidant, de ne plus se rappeler du contenu de la page qu’elle vient de lire, mais là ! Elle feuillette donc à rebours, les doigts crispés et tremblotants. Algernon, jusqu’alors coutumier de l’impassibilité de sa maîtresse, s’est réfugié contre la nuque de son humaine.
La jeune femme compte à voix haute : « 741, 742… 755. »
Douze pages, il manque douze pages entières à son exemplaire. Les douze dernières de l’histoire ! Comment une chose pareille peut-elle se produire ? Elle a beau tourner le roman dans tous les sens, le soumettre à un examen minutieux, de la tranchefile à l’extrémité du signet, aucune trace des feuillets fugitifs.
L’estomac en baratte, Lettrine se saisit de son smartphone et lance une recherche internet. Elle arpente la toile, examine chaque sujet de forum, évitant scrupuleusement les spoils, mais ne trouve rien sur une quelconque pagination erratique. Ou plutôt, elle trouve pire que rien, son enquête se soldant fatalement par des commentaires dithyrambiques, voire extatiques, à propos de ces pages hors de sa portée : « Une fin magistrale, bouleversante, en douze pages l’auteur a comblé mes rêves les plus fous ! », « Les douze dernières pages sont un chef-d'œuvre absolu, l’attente a été récompensée ! », « Je n'avais jamais lu une conclusion romantique aussi intense, bien au delà de mes espérances ! », etc.
Les avis se succèdent, unanimes, étouffants comme le cacao en poudre au sommet d'un tiramisu. Lettrine se sent dépérir. Le visage dans les mains, son édition collector – avec dorures et jaspage – toujours ouverte sur ses genoux lancinants, le jeune femme a juste envie de crier à l'offense littéraire. Désespérée, l’idée, inenvisageable il y a encore quelques minutes, d’acheter le roman au format ebook et de le lire sur son téléphone lui effleure l’esprit…
L’instinct d’Algernon ne l’a pas trompé, ce soir n’est pas comme les autres. Car ce soir verrait naître bon nombre de premières fois. Par exemple, jamais le furet n’a entendu sa maîtresse pousser un tel hurlement, entre l’appel à la révolte et le râle du chat aux abois. Toujours blotti entre la laine du snood et la peau de Lettrine, Algernon se sent bouger. Il se risque alors à sortir son museau du tiède chaos textile. Son humaine est en train de se lever, de manière beaucoup plus vive qu’à son habitude, et dans son élan, provoque l’impossible. D’un geste sec et rageur, avec une force que le furet n’aurait jamais soupçonnée, la jeune femme jette son livre contre un mur.
Plus que la soudaineté et la violence de l’acte, c’est le raffut provoqué par le choc du papier contre le lambris qui pousse le petit animal à se réfugier dans la poche de la robe de chambre. Ce bruit, aux oreilles d’Algernon, retentit comme un cri de prédateur, déchirant comme un croc.
Lettrine n'en revient pas. Elle vient de jeter un livre. De le balancer contre un mur. Un geste impensable, odieux, dont elle ne se serait jamais crue capable. La folie la guette, c'est certain, car non contente d'avoir perpétré une abomination sans nom, elle est persuadée d'avoir entendu le roman hurler sous l'impact. La couverture cartonnée, en percutant la cloison, a résonné dans toute la pièce comme un cri. Un cri non pas de douleur, mais plutôt une protestation scandalisée...
Un amas de papier scandalisé... désormais tout est clair, elle est devenue folle, ça ne peut être que ça. Cette démence nouvelle expliquerait tout, et les douze pages manquantes ne seraient que le fruit d'une hallucination produite par son cerveau malade. Un esprit humain, c'est bien moins fiable qu'un livre, voyons... Peut-être devrait-elle sortir plus souvent, voir plus de monde ? Après tout, se terrer dans un appartement pour lire, avec un furet comme seule compagnie, ce n'est pas conseillé pour la santé mentale d'une jeune femme de son âge.
Lettrine, perdue dans ses réflexions trop papillonnantes pour être efficientes, pose une main rassurante sur le dos d'Algernon, toujours prostré dans sa poche. Elle s'approche lentement de la victime de son méfait, cet innocent dix-septième tome. Le roman a le dos tristement plié, et ses pages de garde flirtent avec la poussière du parquet. Délicatement, la jeune femme ramasse l'ouvrage de sa main libre et contemple la belle couverture embossée.
Redevenue aussi flegmatique qu'à l'accoutumée, elle continue de caresser avec douceur son petit compagnon animal, qui refuse toujours de sortir de sa cachette.
« Allons Algernon, tente de l'apaiser sa maîtresse, tu es tout tremblotant, c'est fini, regarde... »
Lettrine positionne le livre au niveau de sa taille, de telle sorte que le mustélidé puisse par lui-même vérifier que le roman est encore en état d'être lu. Partageant le même amour des piles de pavés littéraires que son humaine – bien que pour des raisons différentes –, ce petit manège semble bel et bien rassurer Algernon. Il pointe vaillamment un bout de moustache hors des tréfonds orangés du tissu molletonné, encouragé par Lettrine :
« Tu vois mon pépère, le conforte la jeune femme tout en feuilletant l'ouvrage vers les dernières pages, tout va bien, je suis certaine qu'il ne manque aucune... HAAAAA MAIS C'EST QUOI ÇA ??!!! »
C'en est trop pour Algernon, qui replonge dans le drapé rassurant de la robe de chambre.
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