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tome 1, Chapitre 1 « Exode rural » tome 1, Chapitre 1

Y’a pas de bitume là-bas, c’est que des pâtures

Mais cela n’empêche que j’ai croisé pas mal d’ordures

Kamini

Jean-Michel Gwer (famille bretonne aussi vieille que les menhirs) habitait un petit

village perdu de l’ouest de la Fronce, modeste retraite où les mêmes noms ancestraux hantaient

depuis toujours les rues anonymes. Au vêtement sans pli et à l’âme sans remous, rien chez ce

brave chrétien ne dépassait jamais la ligne, si bien qu’il inspirait rarement la mémoire au

souvenir, sinon que par un zozotement distinctif.

Responsable de rayon, Jean-Michel venait d’être promu en métropole dans l’un des plus

grands magasins de la région. Élevant seul son fils, il espérait là-bas pouvoir l’ouvrir au monde

et lui offrir les opportunités qu’il n’avait pas eues. En faire un citoyen éduqué. Un homme bon

et juste. Et aussi, pourquoi pas, lui trouver une belle-mère.

Tout allait donc pour le mieux, sinon qu’on n’avait, hélas, pas pu l’augmenter. La

période n’y était pas propice, lui avait-on expliqué alors. Jean-Mi ne s’en plaignait pas ; ses

collègues et lui formaient avant tout une grande famille, s’envoyant chaque année un message

pour se souhaiter joyeux Noël et bon anniversaire.

À l’annonce de leur départ, le cœur de Malo fut saisi de terribles tourments — il y avait

cette fille, voisine de seulement quelques rues, pour qui le jeune homme cultivait un amour

secret depuis sa tendre enfance, rêvant chaque nuit d’elle avec l’inspiration des garçons naïfs.

Kelly Goodenough avait émigré très tôt en Fronce avec sa famille, ce que trahissaient

parfois ses émotions lorsque celles-ci prenaient le pas sur ses mots. Dans ces coins reculés où

les fruits ne tombent jamais loin de l’arbre, sa beauté, quoique commune, contrastait avec les

complexions propres à l’entre-soi de ces régions, faisant de cette étrangère un enchantement

aux yeux des garçons et des hommes.

Plus que tout, la jeune fille aimait s’apprêter, et ce, malgré une audience disposée aux

ragots. Maquillée, son teint prenait une couleur orangée et ses cils s’allongeaient jusqu’à en

chatouiller ses arcades, qui elles-mêmes se changeaient, s’épaississant en de gros traits larges

comme un pouce. Elle y associait des tenues riches et diverses n’obéissant qu’à une seule

consigne : laisser genoux et nombril respirer à leur aise.

Durant ses balades qu’elle voulait défilé, il arrivait que des voitures se perdent de par

chez elle, errant sur ces chaussées inconnues des cartes, et l’arrêtent pour demander leur route.

Kelly les aidait de bon cœur, bien que, depuis quelques années déjà, certains voyageurs venaient

s’enquérir du prix plutôt que du chemin. La jeune fille y répondait alors par une grimace,

feignant l’ignorance devant leur malice. Évidemment, devinait-elle leurs intentions, mais

éprouvant d’obscurs plaisirs à ces égards, ne s’en indignait qu’envers ceux qui persistaient un

peu trop dans leur audace.

Malo, se cachant pour l’observer, tombait inévitablement en pâmoison devant ce

spectacle, ces appâts s’ajoutant au charme naturel qu’elle exerçait sur lui. Le garçon, d’ordinaire

timide, paraissait souvent pataud, embarrassé d’un corps qui provoquait l’impatience chez ses

témoins, comme s’ils assistaient un vieillard incapable de suivre des consignes simples et

précises.

Malgré ses airs maladroits, le jeune homme avait pour lui d’être grand et ténébreux, ce

qui pouvait faire effet chez les adolescentes torturées. Sa discrétion maladive avait cependant

tendance à le faire passer pour idiot. Elle n’était pourtant que le fruit d’une éducation qui lui

avait appris à rester à sa place. Disparaître plutôt que déranger. Malo, en cela, avait tout d’un

bon Gwer.

Lorsque le bus les déposa du Lycée, elle et lui, le garçon considéra qu’ils rentraient peut-être ensemble pour l’une des dernières fois de sa vie.

Avançant en silence, ils terminèrent à pied cette route familière qui descendait à travers

champs et surplombait leurs maisons isolées, reliefs timides épousant l’horizon. Une

intersection, un peu plus bas, finissait de les séparer. Malo, feignant de s’y engouffrer, attendit

un court instant avant de rebrousser chemin, puis pista Kelly de loin en loin, zigzaguant entre

les arbres de peur d’être vu. Son cœur s’emballa alors, excité tour à tour par la crainte et l’envie.

Si elle était déjà trop loin pour qu’il l’hume à pleins poumons, quelques échantillons

soufflés par des vents favorables vinrent cependant titiller ses narines ; des extraits de parfum

bon marché s’échappaient de sa peau moite et brillante, se mélangeant à son odeur pour en

disperser une nouvelle. Bonne ou mauvaise, cela importait peu — savoir qu’elle était la sienne

lui suffisait amplement.

« Eh, gamin ! »

Arraché à ses délassements, Malo s’anima, anxieux, cherchant aux alentours celui qui

pouvait l’apostropher. Gérard Bidoche, assis sur son tracteur, la panse sur le volant, alpaguait

bruyamment le garçon, agitant sa paluche en guise d’invitation.

— Eh ! Viens ! Viens par là.

D’abord figé, Malo se dépêcha de le rejoindre, effrayé à l’idée que sa belle ne le(s)

remarque.

— Oui… ? Tu veux quoi Gérard… demanda-t-il, pantelant.

— Gamin, faut arrêter tes trucs. Ça fait des années que j’te vois manigancer derrière

l’anglaise.

— Irlandaise… le coupa-t-il.

— On s’en fout ! T’as une gueule de fait divers quand t’es comme ça. Ton père m’a dit

que vous partiez. Si tu la bandes la petite, parle-lui. Sois pas une fiotte.

— Je suis pas une fiotte…

— Je dis ça pour toi, moi. J’ai vu comment qu’elle te matte. Une femme aussi ça a ses

b’soins. Si tu te prends pas en main, il faudra bien que quelqu’un d’autre la soulève. Ça démange

tout le monde pareil en bas. Avec ou sans bite.

Malo, désemparé, n’avait rien à redire à la sagesse tonitruante de son aîné.

— Allez, va ! Avec un peu de chance tu peux encore l’avoir.

Cet argument convainquit le jeune homme de s’élancer tête baissée aux trousses de sa

promise, ne la relevant que pour lorgner sa présence. Il s’imaginait déjà vivre et vieillir à ses

côtés ; le mariage, les enfants. La mort même ne pourrait les séparer, c’était impossible, alors

une centaine de kilomètres ? Ridicule. Il suffirait de lui avouer ses sentiments pour qu’enfin ils

s’aiment.

Au tournant, Malo atterrit sur une petite place circulaire émaillée de logements épars où

son regard affolé la chercha partout sans succès : elle n’était plus là. Et, en face de lui, au bout

d’une allée pavée, derrière un vieux portail en bois, colossale et austère, se tenait la maison des

Goodenough, impénétrable forteresse de pierre qui recelait sa princesse.

Tout est fini, se dit-il. Ce soir, déjà, elle en trouverait un autre. Il avait raté sa chance, et

il l’avait ratée mille fois, toute sa vie. On ne pouvait cracher aussi longtemps sur la fortune sans

qu’elle vous fasse un jour ou l’autre cocu.

Ses yeux débordaient désormais son âme en peine, et il restait planté là, à se morfondre,

le dos chauffé par le soleil couchant et l’ombre tremblante, incapable de lutter ou de se résigner.

« Malow ? »

Juste ici ! Derrière lui ! Comme un mirage, comme un miracle ! Le bonheur était

réapparu, attendant probablement dans l’angle depuis toujours.

— K-Kelly… ? Mais qu’est-ce que tu fais là… ?

— Tu es tout le temps derrière moi à me protéger chaque fois qu’on rentre. Je ne te

voyais plus… alors j’ai pris peur… et je t’ai attendu.

— Ah, c’est gentil… soupira-t-il, ému.

Une étrange mécanique des fluides s’opéra soudainement en lui, rendant sa gorge sèche

et ses mains moites. Il fallait dire quelque chose, agir avant que le silence ne devienne si pesant

qu’il les oblige à se quitter. Malheureusement, il avait brûlé le plus gros de ses forces dans cette

course contre nature, et rien ne lui restait dès lors pour soutenir son courage.

— Euh… Je vais pas t’embêter plus longtemps… bonne soirée… c’était sympa de te

voir… de te parler… allez… salut…

S’éloignant comme il était venu, il repartit tête baissée, le cœur lourd de remords. Il

savait ce qu’il aurait dû lui dire, lui avouer, mais craignait d’être ridicule ; ou pire, de rendre la

situation embarrassante. Ce qu’il pouvait faire de mieux restait encore de s’en aller sans laisser

de mauvais souvenirs, quitte à n’en laisser aucun.

— Wait! Malo ! Hummm… j’ai entendou que tou déménageais. Voilà mon nouméro…

si jamais tou te sens seul.


Texte publié par Abdellatif Hervé, 24 mars 2025 à 16h50
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