Note de Grimm : Nouvelle écrite dans le cadre d'un concours sur l'Allée des Conteurs.
Il s'agit des origines du personnage de Jill Atkins qui est le personnage principal d'un futur projet (Grimmore) et que vous pouvez également retrouver dans une nouvelle chapitrée nommée "Spectres" publiée ici même.
Un rien… Un rien plongeait Jill dans un état second, à se noyer dans ce cauchemar d’antan et revivre la même nuit fatidique. Un rien réveillait ses peurs, ses sensations étranges, ce sentiment d’être observée, épiée et suivie.
Au moment où le cri du corbeau résonna derrière les sapins, Jill serra le poing. Quand il croassa une seconde fois, les poils de son bras se dressèrent ; le croassement résonnait en elle et la ramenait peu à peu en arrière. Pitié, non… Elle tenta de se concentrer sur sa respiration, comme le lui avait appris sa thérapeute. Une inspiration courte, une expiration longue. Inutile. Le cœur battait la chamade ; ce clappement régulier, fébrile, se mêlait aux cris du corbeau.
L’estomac noué, douloureux, Jill ferma les yeux, incapable de pleurer. Ses lèvres paralysées refusaient de lâcher ses hurlements coincés dans le fond de sa gorge. Car quand elle rouvrirait les paupières, Jill serait à nouveau dans le grenier, rajeunie de quelques années, prête à débuter sa descente vers les limbes.
— Je te laisse regarder seulement ; si tu es sage !
Becky la narguait, le livre entre les mains. Jill grogna et abdiqua ; elle s’installa sur le vieux tapis poussiéreux et offrit son plus beau sourire à sa nounou du jour.
— J’suis gentille pourtant !
— T’es infernale quand t’as pas le droit de sortir, Jillou. Alors on fait un pacte. Tu peux regarder le livre des sorts de ma grand-mère pendant que moi, bah…
Dehors, le soleil commençait à disparaître derrière d’épais nuage. L’air sentait la pluie. Forcée de rester à l’intérieur, Jill avait déjà retourné l’entièreté de sa chambre, refait le monde trois fois avec ses poupées, tenté de couper les cheveux de Becky, jouer les espionnes et cambriolé la chambre (nauséabonde) de son frère aîné… Elle allait très vite s’ennuyer. Toutefois, la perspective de feuilleter cet étrange « livre des sorts » la rendait impatiente.
— Pacte, assura Jill, main sur le cœur.
— Je promets…
— Je promets d’être sage et de pas me faire remarquer, je promets de ne pas dire que j’ai été seule quelque temps.
— Pacte ! confirma Becky en lui tendant l’objet désiré. Tu en prends soin et tu n’écris pas dedans, on est bien d’accord ?
Ebahie par cette couverture en cuir incrustée d’une étoile en cuivre, Jill n’entendit pas Becky quitter le grenier. Elle s’allongea sur le ventre et s’appuya sur ses coudes pour mieux lire. Pourtant, prête à tourner la première page, une hésitation suspendit son geste. Et si elle se transformait en sorcière ? Elle pinça les lèvres, réfléchit à l’idée de pouvoir lancer un sortilège pour manger autant de glace que possible et haussa les épaules, ravie par cette idée.
L’intérieur du grimoire était magnifique. Les pages, jaunies, étaient toutes remplies de signes rouges mystérieux, de dessins terrifiants de créatures appelées « démons », de paroles poétiques et de grandes lettres en or. Jill tournait sans même lire quand son regard resta accroché à une page nommée « Ouija ».
— Ouija, pour communiquer avec les esprits, murmura Jill.
Les indications paraissaient simples : il fallait une planche avec les lettres de l’alphabet et des chiffres inscrits en arc de cercle dessus et une espèce de loupe en forme de goutte... Peut-être pouvait-elle utiliser son gros pendentif rond en verre ? Et à la place de la planche, Jill pouvait tout à fait prendre une feuille et dessiner elle-même le ouija. Après tout, Becky ne lui avait pas interdit de copier le contenu. Et au pire, que risquait-elle ? De se faire disputer par la nounou ? Jill s’en accommoderait.
D’un pas leste, elle se précipita dans sa chambre, farfouilla son bureau mal rangé pour y dégoter une feuille relativement peu froissée et des crayons de couleur. Elle retourna sa boîte à bijou en quête du pendentif qu’elle apporta en toute hâte dans le grenier.
Elle prit grand soin de respecter les courbes, d’y mettre plusieurs couleurs pour rendre le tout plus agréable à regarder. Langue sortie pour maximiser sa concentration, Jill posa le crayon vert qu’elle tenait et apprécia enfin le résultat. Sa propre planche ouija avait de l’allure.
Selon le grimoire, un vœu était nécessaire pour activer le pouvoir du ouija et appâter les esprits. Jill ne comprenait pas le sens du terme “appâter” ; elle avait la flemme de récupérer un dictionnaire alors elle ferait comme si elle avait compris l’entièreté des consignes.
Le pendentif posé au centre des lettres, Jill posa une main dessus et inspira profondément, paupières fermées :
— Je souhaite que ma mère soit moins sur mon dos !
Elle entrouvrit un œil ; rien ne se passait. Le pendentif restait inerte sur la feuille. Jill réitéra son souhait et invita les esprits à communiquer avec elle. Sens aux aguets, Jill patienta, immobile. Mais à nouveau, elle dût se rendre à l’évidence : son appel mystique ne fonctionnait pas.
Soudain, le tonnerre gronda dans le ciel et résonna contre la façade en bois de la maison. Jill tressaillit quand les lumières s’éteignirent. L’obscurité rendait le grenier bien plus inquiétant ainsi ; il n’y avait guère que la fenêtre qui lui offrait une clarté relative de fin de journée, lui permettant de distinguer les contours des meubles et de caisses de rangements.
Un craquement retentit dans son dos. Jill se figea et tâcha de faire le moins de bruit possible, l’oreille tendue vers l’origine du son. Dans ce silence pesant, elle l’entendit : une faible respiration, lente, bien présente. Son cœur s’emballa.
Quelqu’un ou quelque chose l’observait. Pourtant, Jill n’arrivait pas à activer ses muscles, tétanisée, incapable de se lever. Un nouveau craquement dans son dos. Jill hurla cette fois-ci et, d’un bond, se redressa, prête à courir vers la sortie.
A peine eut-elle esquissée un pas que deux mains la saisir brusquement par les épaules. Jill cria de plus belle, tout son corps envahit par la panique ; puis la lumière se ralluma. Les mains qui la maintenaient appartenaient à son frère. Elle distinguait son sourire stupide derrière ce voile de larmes qui encombrait ses yeux.
Toute l’angoisse qui tenaillait ses membres s’évapora d’un coup ; jambes flageolantes, Jill manqua de tomber à genoux mais elle se retint, une soudaine colère gonflant au creux de son estomac. Cet idiot de Zack pouffait comme un imbécile avec pour complice une Becky bien hilare. Jill se mordit les lèvres et serra le poing.
— Rigole Jillou, c’était qu’une blague !
Jill haussa les épaules et se pencha vers sa planche ouija. Ses doigts eurent à peine le temps de se coller à la feuille que Zack lui arracha des mains. La feuille, saisie avec tant de vélocité, entailla le pouce de Jill qui couina de douleur.
Loin de s’en émouvoir, ce grand benêt de Zack se moquait de son œuvre, tournait le ouija dans tous les sens en imitant les lamentations d’un fantôme. Déjà échaudée, Jill grogna de rage et s’empara du livre des sorts, oubliant la douleur de son doigt ensanglanté.
— Fais gaffe, si tu continues, je…
— Tu quoi ? Tu vas me jeter un sort ?
Il ricana.
— Je souhaite que tu te taises à jamais !
— Tu as fait tes devoirs ?
Sa mère sentait l’huile de friture et la viande trop cuite. Elle n’avait pas quitté son uniforme de serveuse et s’activait dans la cuisine, surveillée de près par cet affamé de Zack qui insistait lourdement pour avoir sa pitance au plus vite.
Jill grogna.
— Jill, tes devoirs ?
— Linda, mes devoirs ?
— Tu… Jill ! Je suis ta mère, j’attends un minimum de respect.
Un haussement d’épaule. Jill souffla.
— Pourquoi toujours moi ? Zack aussi a des devoirs !
— Parce que toi t’es une morveuse !
En guise de réponse, Jill dressa son majeur, pile quand Linda se tourna vers elle. Les joues de sa mère virèrent au rouge et la sentence fut plus rapide à être servie que le repas sur le feu : la gifle qui percuta sa figure s’accompagna d’une punition immédiate ; Jill était désormais consignée dans sa chambre.
Elle claqua la porte derrière elle, croisa les bras et bouda sur son lit. Au fond, elle n’espérait qu’une chose : voir sa mère passer le seuil de sa chambre et venir la prendre dans ses bras. Espoir qui resterait vain, comme les fois précédentes.
Jill se pelotonna sous la couette et posa la tête sur son oreiller. Le sommeil tarda à venir, l’esprit encore embrumé par la colère. Les heures s’égrenèrent et bientôt elle n’entendait plus les échos de conversation, le bruit des casseroles ou encore le son des pas ; Jill était désormais la seule réveillée, engluée dans ce silence oppressant.
Alors elle l’entendit. Le silence respirait. Lentement, proche d’elle. Jill se figea et ramena ses jambes vers elle, yeux grands ouverts. Elle tenta de se persuader que ce n’était que son imagination et secoua la tête pour chasser ses craintes ; pourtant, après quelques secondes à écouter attentivement, elle perçut à nouveau la respiration.
— Zack ? osa-t-elle demander d’une petite voix hésitante.
Aucune réponse. Le silence revint, avec lui la sensation d’être observée. Cependant, occupée à écouter son cœur résonner dans sa poitrine, Jill n’entendit plus la fameuse respiration. Peu à peu, ses yeux se fermèrent et ces quelques instants de peur furent bien reléguée au rang de cauchemar d’une nuit.
— Ça n’a pas marché. J’ai pas eu peur !
Zack la regardait par-dessus son bol, les sourcils relevés.
— De quoi ? baragouina-t-il entre deux déglutitions.
— Ben hier soir. C’était toi dans ma chambre.
Il s’essuya sa moustache de lait du revers de sa manche et se mit à rire bêtement.
— T’es folle, c’est tout.
— Avoue, s’énerva Jill. Ou je le dirai à maman !
— Dire quoi ? Que t’es frappée de la cervelle et que tu vois des fantômes ?
Zack rit, ravivant les doutes de Jill. Il avait sans doute raison ; elle était juste trop imaginative et impressionnable. La nuit suivante confirma les dires de son frère : il ne se passa rien. De même pour celle d’après. Rassurée, Jill retrouva vite un sommeil paisible, en oubliant presque les mésaventures nocturnes.
Presque…
Jill se réveilla en sursaut et se débattit. Elle l’avait bien sentie. La main, les doigts… ils avaient serré son poignet et s’étaient vite échappés quand elle ramena son bras vers elle, paniquée. Recroquevillée, Jill écouta attentivement. Là, sous son lit, elle l’entendit : la respiration du silence. La peur glaça ses muscles, tordit ses boyaux, paralysa ses membres. Si elle se levait, l’être sous son lit lui attraperait le pied et qui sait ce qu’il ferait d’autre.
Jill n’avait qu’une solution : crier.
Elle hurla le nom de sa mère, de son frère, presque sûre d’être attrapée par le monstre sous son lit. Ses bras s’agitèrent, ses pieds martelaient le matelas. Peut-être qu’ainsi, le fantôme aurait du mal à la saisir. Jill l’entendait respirer, juste à côté de son oreille. Elle cria de plus belle.
Soudain, la lumière s’alluma. Les ténèbres s’évanouirent et Jill fut forcée de constater qu’il n’y avait aucune menace, si ce n’étaient l’expression furieuse de sa mère et le sourire moqueur de son frère. Linda n’esquissa aucun geste de réconfort et secoua simplement la tête ; ses yeux cernés accentuaient la déception qui tirait les traits de son visage.
— Je sais pas à quoi tu joues Jill, mais tu réussis ton coup.
— Y a quelque chose sous le lit, chouina-t-elle à toute vitesse.
— Y a rien sous le lit. Ce n’est que dans ta tête…
— Elle est folle, maman !
— Je t’interdis de parler comme ça, rouspéta-t-elle à l’attention de Zack. Ton frère va te prouver qu’il n’y a rien !
— Quoi ?
Fusillé par le regard de Linda, Zack s’exécuta. Il ressemblait à une sauterelle, ainsi penché, dans son t-shirt troué bien trop grand et son caleçon rose. Quand il se redressa, il meugla un « bouh » destiné à la faire tressauter. Linda lui donna une tape derrière sa tête ébouriffée puis ils quittèrent la chambre sans un mot.
Jill garda la lumière allumée pour le reste de la nuit. Elle essayait, tant bien que mal, de se conforter à l’idée que tout ceci n’était que « dans sa tête ». Sa mère avait sans doute raison, après tout c’était une adulte.
Si, les nuits suivantes, Jill refusa d’éteindre la lumière – qu’importait ce que pouvait dire Linda au sujet des économies – l’insouciance effaça petit à petit ses peurs et l’idée d’être la proie d’un fantôme disparut.
— C’est à elle !
— C’est à lui !
— A elle !
— A lui !
— Peu importe, gronda Linda. L’un de vous fera cette vaisselle. Qui l’a faite hier ?
— C’est moi, s’empressa de dire Zack.
— C’est faux, s’emporta Jill. Il a lavé que les verres.
— Parce que tu étais encore punie. J’étais de corvée vaisselle. Pas de ma faute si quelqu’un t’a obligée à le faire à ma place.
— T’es qu’un gros con !
— Maman, tu l’as entendue !
— Jill, tonna Linda. Ça suffit maintenant. L’insolence n’a pas de place dans cette maison. Tu fais la vaisselle et tu montes dans ta chambre. Tu seras punie pour la semaine.
A chaque punition, la porte claquait. Jill évacuait sa frustration ainsi. Elle aimait ressasser, bougonner, murmurer quelques insultes bien senties. Non, au fond, tout ce qu’elle souhaitait, c’était être écoutée et entendue. Sa mère était constamment sur son dos. « Fais pas ci, fais pas ça. Fais tes devoirs, fais la vaisselle. Respecte ton frère. Blablabla… »
— Je serai mieux toute seule ! grogna-t-elle en enfilant son pyjama.
Elle s’endormit sur ces ruminations, l’esprit bien trop occupé pour se soucier de cette respiration qui résonna sous son lit. Jill l’avait entendu oui mais avait occulté ce détail, noyée dans sa colère.
Il faisait encore nuit quand elle rouvrit les paupières. Elle tâtonna son chevet à la recherche de son verre malheureusement vide. Les yeux ensablés, Jill se releva machinalement, verre en main, bien trop assoiffée pour se rendormir de la sorte. Elle traina des pieds jusque dans le couloir, se frotta le visage et bailla.
A cet instant, la porte entrouverte de la chambre de Zack grinça. Elle s’ouvrit lentement. Jill s’immobilisa, les doigts crispés sur le verre. Sourcils froncés, elle n’arrivait pas à détourner son regard de l’entrebâillement. Malgré l’obscurité, elle distinguait parfaitement les contours d’une personnes courbées.
— Zack ? murmura-t-elle.
Jill savait qu’il ne s’agissait pas de lui. Elle savait également qu’elle ne rêvait pas, son cœur bien trop en alerte. Elle se mordit la lèvre et esquissa un premier pas en arrière, puis un autre. La chose la regardait mais ne semblait pas vouloir s’approcher.
Elle referma la porte de sa chambre avec délicatesse, mains fébriles et réprima son envie de hurler. Le parquet du couloir grinça ; son cœur manqua un battement. Jill se précipita sur son lit et ramena ses jambes contre elle dans l’idée de se faire la plus petite possible.
Alors, la poignée pivota et, avec lenteur, la porte s’ouvrit. Le monstre de l’autre côté se faufila contre le mur ; il avait de grands bras, aussi maigres que son corps. Il ressemblait à une araignée dressée sur ses pattes arrière, le cou tendu vers le haut. Puis il se ratatina sur le sol et rampa dans sa direction. Jill ravala un sanglot. Une main se posa sur le matelas et Jill entendit le monstre glisser sous le lit, d’où s’éleva sa forte respiration.
Combien de temps resta-t-elle ainsi ? Quand Jill releva le menton, le soleil était déjà haut dans le ciel. Un silence pesant emplissait la chambre ; elle n’entendait plus le souffle du monstre sous son lit.
Désormais certaine d’être hantée, Jill n’avait plus qu’une idée en tête : se rendre chez Becky et lui demander de l’aide. Tout ceci était arrivée à cause du grimoire ; avec de la chance, elle trouverait de quoi inverser le sort.
Dehors, le monde lui-même semblait s’être mis sur pause. Elle ne croisa personne mais, malgré la vitesse que prenait sa bicyclette, Jill avait la désagréable sensation d’être observée. Une ombre jouait à la périphérie de sa vision et disparaissait quand elle tournait les yeux dans sa direction.
La maison de Becky n’était qu’à quelques lieux de la sienne ; arrivée devant, Jill jeta son vélo dans l’herbe. Une nuée de corbeaux s’échappa d’un sapin, les ailes frappants l’air avec véhémence. Les croassements résonnaient encore dans le ciel quand elle donna de vifs coups à la porte.
— Becky ! C’est Jill ! S’il te plaît, ouvre !
Une bonne minute s’écoula avant d’avoir du mouvement derrière le rideau occultant de la porte. Une vieille dame apparut sur le seuil, ses cheveux blancs noués en chignon. D’un sourire froid, elle croisa ses mains et détailla Jill.
— Alors voici celle qui a souillé mon livre !
— Souillé ? Je… Non ! Je suis désolée, madame. J’ai juste regardé et…
— Ma Becky n’est pas ici. Tu devrais également être à l’école, petite.
— J’ai un problème, insista Jill. S’il vous plaît, je…
— La magie n’est pas un jeu et pourtant, tu en as fait une malice.
— S’il vous plaît !
La vieille dame observa le ciel et se tut. Pendant un temps, alors que les criquets chantaient au soleil, Jill perçut une respiration dans son dos. Des frissons piquetèrent sa peau.
— Ce qui est fait ne peut être défait ! Les souhaits s’exauceront par ta colère et alors tu pourras retrouver ta liberté.
— Je vous déteste !
Jill pleurait, les poings serrés. Ni sa mère, ni son frère n’avaient essayé de la croire, de l’écouter, de la rassurer. On lui reprochait à nouveau ses manquements ; pourquoi refusaient-ils d’ouvrir les yeux ? De faire face à l’évidence ? Comment sa mère pouvait-elle lui reprocher de ne pas aller à l’école alors qu’un monstre rôdait dans la maison ?
Elle n’était qu’une enfant : impossible pour elle de lutter seule contre un monstre. Avec l’aide de Zack, elle aurait pu convaincre sa mère de… elle ne savait pas, peut-être déménager ? Appeler un expert ? Ou au moins chasser ensemble ce monstre qui traînait dans les recoins de sa vision.
Pourtant, ce soir, elle ne l’entendit pas. Ni respiration, ni présence sous le matelas. Elle avait pris son courage à deux mains pour passer sa tête en dessous le lit. Rien…
La sorcière avait parlé de vœu. Elle ne se souvenait pas en avoir fait. Certes, elle avait lu le grimoire, tenté de dessiner un ouija et… Un vœu, oui.
— Je souhaite que ma mère soit moins sur mon dos…
Elle le répéta, machinalement, comme si l’énoncer le rendait plus tangible. Ce vœu n’était qu’une bêtise d’enfant : il ne représentait rien. Comment réaliser une telle chose ? Qu’est-ce qu’un esprit pouvait bien faire de ça ?
Jill haussa les épaules, impuissante. Peut-être que le monstre souhaitait juste discuter avec elle ? Après tout, avec un tel vœu, il voulait sans doute l’aider à améliorer sa relation avec sa mère. Mais, en tant que fantôme, il se devait de faire un peu peur ? Genre respirer sous le lit et la suivre comme un chien ?
Elle approuva d’un geste du menton : c’était une évidence, pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? Un bruit sourd interrompit le fil de ses pensées. Jill tendit l’oreille ; ni respiration, ni parquet qui grince. Cela semblait provenir du rez-de-chaussée.
Il y avait de la lumière dans le couloir et du bruit dans la chambre de Zack ; il écoutait la radio. En bas, l’eau du robinet coulait ; sa mère devait s’affairer à la vaisselle. Confiante, Jill descendit les marches. Elle profiterait d’un temps seul avec Linda pour s’excuser de son comportement. Cependant, quand elle arriva la cuisine, elle sut qu’elle ne pourrait pas le faire.
— Maman… ?
Deux pieds dépassaient de derrière la table. Elle s’approcha doucement. Sa mère gisait sur le sol, les yeux grands ouverts, le teint blafard. Jill l’observa. D’abord sa couronne de cheveux éparpillés autour de son visage. Ses grands yeux gris, quoiqu’un peu rouge. Puis le cou et la poitrine qui ne se soulevait pas.
— Maman … ?
La poitrine ne se soulevait toujours pas. Il y avait une respiration dans son dos. Mais sa mère, elle, ne respirait pas. Jill comprit. Ses jambes flageolèrent ; elle s’effondra à genoux, les joues brulantes de larmes.
— Maman, réveille-toi !
Elle lui secoua l’épaule. Une respiration dans son dos. Pas celle de sa mère.
— Maman…
Sa voix se brisa. Linda était raide.
— Ma… man…
Une respiration. Pas celle de sa mère. Elle ne l’aurait plus sur son dos, désormais.
Jill ravala péniblement sa salive, se releva et coupa l’eau du robinet. Il fallait faire des économies. Son cœur battait-il encore ? Elle posa la main sur sa poitrine. Elle le sentit, battre à toute vitesse. Jill était encore en vie. Mais pas sa mère.
Et tout à coup, son esprit se remit en marche.
— Zack !
Elle hurla.
— Zack ! C’est maman !
Elle courut et manqua de glisser dans les escaliers. Jill trébucha sur le tapis. La lumière grésillait. Etrange… Elle hésita avant d’ouvrir la porte. Zack dormait sans doute et serait énervé de la voir arriver de la sorte. Ils en viendraient à se disputer, à s’insulter et, bien sûr, Linda punirait Jill. Comme d’habitude.
Linda. Maman…
Jill secoua la tête et pénétra dans la chambre avec précipitation. Il connaissait les gestes qui pourraient sauver leur mère.
— Zack, c’est ma…
Ses yeux s’écarquillèrent. Une forte odeur agressa ses narines. Dans la clarté incertaine de la nuit, le lit baigné par la lumière du couloir, Zack convulsait, la gorge déchirée. La créature aux longs membres le maintenait sur le lit ; quand enfin il arrêta de gigoter, elle tourna sa tête ovale et blanche vers Jill.
Le silence respira.
Jill recula dans le couloir, prête à dévaler les escaliers. Dehors, elle pourrait se cacher plus aisément et même faire appels aux voisins. Mais la créature l’attendait déjà, accrochée au mur comme un lézard prêt à fondre sur elle, bloquant le passage vers le rez-de-chaussée.
Sa chambre ? Jill tourna la tête. La créature l’empêcha d’y rentrer. Coincée, Jill n’avait plus d’autres solutions que de rejoindre le grenier. Elle grimpa les marches deux à deux, s’emmêla les pieds et tomba lourdement sur le parquet poussiéreux.
Quand le monstre surgit, la lumière du grenier s’alluma. Il se figea et patienta, ses grands yeux vides fixés sur Jill, trous béants dans un masque blanc inexpressif. Jill battit des pieds pour marquer de la distance. L’ampoule grésilla…
… et se ralluma. Le monstre s’était avancé.
Jill recula davantage, la peau meurtrie par sa chute. Elle n’avait plus d’échappatoire et plus la lumière s’éteignait, plus le monstre se rapprochait, accroupi au sol telle un félin aux membres recourbés.
La lumière s’éteignit pour de bon. C’était ici que tout avait débuté, c’était donc ici que tout se terminerait. Jill acceptait de mourir, paralysée par la terreur, écrasée par l’horreur. Les mains du monstre parcoururent les jambes, remontèrent le long des cuisses et se posèrent sur la poitrine de Jill. La gorge envahie par la salive, les yeux incapables de verser plus de larmes, Jill n’arrivait pas à détourner le regard de cet horrible visage, encore plus terrifiant dans les ténèbres qu’à la lumière.
Je souhaite que ma mère soit moins sur mon dos. Je souhaite que tu te taises à jamais…
Le silence respira.
Et tout s’arrêta. Le poids sur sa poitrine s’envola ; la lumière se ralluma. Le monstre avait disparu, avec lui cette respiration lente et oppressante.
Jill écouta son cœur battre, brisé.
Et là, entre ses jambes, elle le vit : sa planche ouija décolorée.
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