Perchée au sommet d'un arbre, Amira trouvait refuge sur une branche robuste, loin de l'agitation de ses camarades de classe. Enveloppée dans un manteau de laine épaisse, les mains réchauffées dans ses poches profondes, elle jouait à sculpter l'air froid en volutes de fumée, leur donnant vie en formes fugaces. Avec juste ce qu'il fallait de concentration, elle voyait des arbres s'élever vers le ciel, si hauts qu'ils semblaient caresser les nuages et leur murmurer les secrets de la terre lointaine. Elle imaginait une herbe d'un vert éclatant, si vivante qu'elle semblait posséder une âme propre, ondulant doucement au gré de la brise. Parfois, des lions dorés apparaissaient dans son esprit, d'autres fois des monstres marins d'ébène.
Cependant, ce que Amira préférait par-dessus tout, c'était de contempler le ciel à travers le réseau complexe des branches, au-delà des flocons de neige dansant dans le tourbillon hivernal éternel. Un ciel pâle, tissé de nuages lourds et gris.
Amira inspira doucement, portant le dos de sa main gantée à son nez. La texture rugueuse chatouillait ses narines, menaçant de provoquer un éternuement. Elle examina ses mains, remarquant les gants usés, percés entre les doigts. Cependant, cette usure semblait négligeable face à l'état de ses bottes, dont les semelles se décollaient davantage à chaque foulée. Distraite, elle agita son pied, regardant la semelle osciller, et un rire spontané jaillit d'elle.
Les voix des élèves, mêlées aux chuchotements de la forêt, annonçaient leur progression vers la lisière. Amira percevait leur présence, envahissant son sanctuaire. Soudain, un appel plus clair traversa le brouhaha :
— Miss Kartali !
Le soupir d'Amira se fondit dans la brise hivernale, caressant ses joues rosies par le froid. Dans son monde idéal, elle resterait là, blottie contre l'écorce, alors que la nuit enveloppait le ciel, dévorant chaque lueur jusqu'à ce que les étoiles se cachent, intimidées par l'obscurité. C'était la malédiction de sa bourgade, Exoria : un ciel avare, où les étoiles refusaient de briller. Les seules étoiles que Amira avait pu admirer étaient celles que son père avait délicatement peintes sur le plafond de sa chambre.
Elles ne sont sûrement rien comparées à la réalité qui m'échappe.
Plus bas, sa professeure scrutait les bois. Sa coupe à la garçonne, d'un noir d'encre, contrastait avec la douceur de sa robe en laine rose pâle et de son manteau assorti. Elle gesticulait avec une urgence qui trahissait une quête plus profonde que celle d'une simple élève égarée.
— Mais où est-elle passée ? s'interrogeait-elle à voix haute, ignorant que Amira l'observait depuis son perchoir secret.
Celle-ci ferma les yeux un bref instant, savourant la brise qui caressait son visage. Puis, elle lança sa longue tresse noire par-dessus son épaule, pencha la tête, secoua ses bras et s’écria d’une voix claire :
— Professeure, regardez, je suis tout en haut !
Lorsque son regard se posa sur elle, son visage se décomposa en une expression d’effroi, tandis qu’une main tremblante se posait sur son cœur.
— Mais comment avez-vous fait pour grimper si haut, Miss Kartali ? C’est insensé !
— Ce n’est pas si compliqué, je pourrais vous l’apprendre, si vous voulez.
— Non, non, c’est… C’est dangereux ! Descendez vite !
Elle avait grimpé à cet arbre tant de fois qu’elle connaissait chaque bosse et nœud du tronc. Pour elle, il n’y avait jamais eu de danger ici, juste la paix et une perspective différente – une vue que tout le monde ne pouvait pas apprécier.
— Alors, vous allez me répondre ? Je sais que vous m’entendez !
Ses grands yeux aux reflets caramels se baissèrent vers sa professeure, et elle répondit avec douceur :
— Je vous entends très bien, je ne suis pas si éloignée.
Si j’avais grimpé encore plus haut, là, oui, ça aurait été un défi, songea-t-elle. Peut-être que j’essaierai un jour.
— Descendez immédiatement, vous semblez ridicule là-haut !
— Vous avez l’air tout aussi ridicule, là en bas.
— Parlez plus fort, je ne saisis pas vos mots !
Amira se laissa glisser de la branche, atterrissant dans un tas de neige qui étouffa le bruit de sa chute. La morsure du froid transperça ses bottes, envoyant un frisson le long de son échine. Elle se releva, secouant la neige de ses vêtements, une lueur de défi dans le regard.
Devant elle, sa professeure l’attendait, une silhouette immobile aux bras croisés. Le souffle visible de son mécontentement dans l’air, Amira comprit sans un mot qu’elle avait franchi une ligne. Elle rajusta son sac à dos, maintenant lourd sur ses épaules, et s’approcha de la figure autoritaire qui la scrutait de ses yeux perçants.
— Vous avez manqué un cours crucial sur le roi Pyrrhus Ier ! lança la professeure, sa voix tranchant le silence comme la neige sous leurs pieds. Épargnez-moi vos excuses quand vous échouerez lamentablement à l’examen surprise !
— Un examen surprise annoncé perd un peu de son effet, vous ne trouvez pas ?
— Votre esprit vif ne sauvera pas vos notes, Miss Kartali.
Elles quittèrent le couvert des arbres, et la professeure fixa Amira d’un regard tranchant.
— À notre retour, direction le bureau de la principale. Votre escapade ne restera pas impunie. Quand cesserez-vous de fuir la réalité ?
La professeure partit corriger d’autres élèves, laissant Amira seule, perdue dans ses réflexions. Les paroles de son enseignante s’évanouissaient dans son esprit ; elle, qui se sentait déjà ancrée sur Terre, se demandait pourquoi elle devrait se préoccuper davantage de sa réalité. Un soupir s’échappa de ses lèvres. Elle observait discrètement ses camarades du coin de l’œil, ressentant une séparation invisible mais tangible. Pas un seul visage amical ne se détachait dans la masse, personne pour alléger sa solitude. Amira s’était résignée à son sort, existant dans un univers où la fraternité et le sentiment d’appartenance lui étaient aussi étranges que les étoiles perdus dans le ciel.
Les lanternes vacillaient faiblement, projetant une lueur chancelante qui dévoilait à peine la route devant elle. Entre les interstices des arbres, elle apercevait les silhouettes de quelques individus, engourdis par des substances, affalés sur la neige crasseuse. Elle en reconnut certains, et son regard s'attarda brièvement sur eux. Cependant, lorsque des souvenirs tentèrent de refaire surface, elle détourna les yeux et accéléra le pas, poursuivant son chemin avec encore plus de détermination.
Les paroles de la directrice résonnaient encore dans l'esprit d'Amira, laissant derrière elles un écho de frustration qu’elle peinait à apaiser. Non seulement elle s’était fait réprimander, mais en prime, elle avait écopé d’une montagne de devoirs supplémentaires et de leçons à mémoriser.
Si grimper aux arbres était une faute aussi impardonnable, ils auraient peut-être dû l'inscrire en lettres capitales dans le règlement intérieur du collège, songea-t-elle avec amertume.
Amira abandonna le tumulte du centre-ville pour se fondre dans le silence des bois. Traversant un sentier mêlé de boue, elle s'arrêta de temps à autre pour ramasser quelques galets qu'elle trouvait charmants, glissant entre ses doigts avec une douceur apaisante. Deux ou trois fois par semaine, parfois plus, elle s'aventurait dans les bois à la recherche de nouvelles plantes à étudier et à manipuler. Ces fleurs étaient les seules touches de couleur dans le paysage blanc et glacé de sa bourgade. Certaines brillaient d'une teinte jaunâtre, presque aussi éclatante que le soleil, tandis que d'autres arboraient des nuances profondes rappelant un coucher de soleil estival. Du moins, c'était ainsi que Amira les imaginait, puisqu’elle n’avait jamais eu la chance de voir les rayons du soleil. Comme les étoiles, il restait invisible, hors de sa portée.
Elle s'était frayé un chemin à travers les bois, ses pas résonnant sur le sol gelé, tandis qu'elle franchissait les derniers mètres du sentier parsemé de touffes d'herbe endormies sous le manteau neigeux. Enfin, elle atteignit son havre, une modeste maisonnette nichée au cœur des bois, son toit recouvert d'une épaisse couche de neige. Les flocons s'étaient amoncelés avec le temps, formant un manteau immaculé qui contrastait avec le bois sombre de la structure. Les arbres environnants se dressaient comme des protecteurs silencieux, leur feuillage parsemé de flocons scintillants. La lueur chaleureuse d'une bougie vacillait à l'extérieur, éclairant faiblement le chemin menant à la porte d'entrée.
La silhouette de son père se découpait dans la pénombre, éclairée par la faible lueur vacillante d’une bougie suspendue. Amira plissa les yeux pour mieux distinguer ses traits. Il se tenait là, immobile, juste devant la porte.
— Papa, il fait froid ! Tu devrais rentrer à l’intérieur.
À la vue de sa fille, les lignes du visage de son père s’adoucirent. Malgré tout, cette gravité qui ne le quittait jamais restait présente : ses cheveux noirs striés de mèches blanches, sa peau brune marquée par le temps, et cette barbe épaisse qui lui donnait un air encore plus sérieux.
— Je t’attendais, Amira. Où étais-tu passée ?
— J’étais retenue à l’école.
— Allez, rentre, murmura-t-il avec tendresse. On parlera de tout ça à l’intérieur.
En franchissant le seuil de la maison, Amira laissa échapper un long soupir de soulagement, contente de retrouver la chaleur de son foyer. Dès l’entrée, le salon s’offrait à la vue, avec à sa droite le couloir desservant les chambres, les toilettes, et au fond, la salle de bain. Le salon était agrémenté de canapés aux couleurs vives et accueillantes, de deux tables en marbre ornées de tapis traditionnels, et de meubles en bois finement ouvragés.
Amira pénétra dans la cuisine, un sanctuaire de chaleur et de senteurs épicées, contrastant avec le froid mordant de l’extérieur. Elle laissa tomber son armure contre le froid et son sac à dos avec un soupir de soulagement, s’abandonnant à la douceur de l’instant.
— Alors, qu’est-ce qui s’est passé à l’école aujourd’hui ? interpella son père d’une voix forte qui rebondit sur les murs en bois.
Amira s’effondra sur une chaise, balançant ses bras sur la table avec exagération, comme si ce simple geste suffisait à résumer l’éreintement de sa journée. Son père, occupé dans le salon, ne la voyait pas, mais elle savait qu’il attendait une réponse.
— Mon penchant pour les nuages pose problème, apparemment. On m’a suggéré de garder les pieds sur terre.
— Pourtant, tu es déjà sur Terre, non ?
Amira se tenait là, une ombre parmi les lumières tamisées de la cuisine, alors que les mots s’échappaient de ses lèvres avec une pointe de frustration.
— C’est exactement ce que j’ai dit !
— Je dois m’attendre à un appel de l’école ?
— Je ne pense pas, non.
— Dommage. J'aurais pris plaisir à leur expliquer deux ou trois choses.
Amira n’eut pas le temps de répondre que son père réapparut dans l’encadrement de la porte, un gâteau modeste entre les mains, surmonté de deux bougies vacillantes.
— Joyeux anniversaire, Amira.
Il déposa le gâteau avec une délicatesse solennelle.
— Formule un vœu, murmura-t-il, sa voix empreinte de cette sagesse qu’elle lui connaissait si bien. Et n’oublie pas la tradition…
— Un vœu pour moi, un vœu pour le monde. Je sais. Ça fait seize ans.
Il esquissa un sourire, et elle ferma les yeux.
Dans le silence de la pièce, elle confia ses désirs aux bougies.
Chères flammes, faites de moi une exploratrice. Veillez sur papa, sur tous les autres. Et, si ça ne vous est pas trop demander, gagnez-moi les faveurs de ma professeure.
Mais dans l’instant précédant son souffle, une pensée s’échappa, douce et mélancolique :
Faites savoir à maman combien elle me manque.
Un rire chaleureux s’échappa des lèvres de son père. Amira, cependant, sentit le poids d’une ombre froide glisser sur son cœur. Son sourire, une courbe délicate dessinée sur son visage, tremblait imperceptiblement à la lumière des bougies.
Tous deux prirent place, les plats garnis autour d’eux oubliés. Dans le silence qui suivit, un murmure intérieur lui rappela la silhouette absente à la table. Elle ressentait le manque d’une mère qu’elle n’avait jamais vraiment connue. C'était un drôle de sentiment.
Après avoir dégusté sa part de gâteau aux baies sauvages, son père repoussa son assiette d’un geste lent, marquant la fin d’une célébration douce-amère.
— Et maintenant, le cadeau.
Il lui tendit une boîte façonnée dans un bois sombre, des runes sinueuses gravées avec une précision d’orfèvre couraient le long de ses arêtes
— Ouvre-la, Amira.
Avec un hochement de tête, elle souleva le couvercle avec précaution et découvrit un collier forgé en argent. Un croissant de lune, délicatement ciselé, encadrait un cristal clair comme l’eau de source, vide mais vibrant. Le cristal, suspendu dans le vide de la lune, captait chaque éclat de lumière et le reflétait dans un ballet silencieux de couleurs.
Amira, les yeux élargis, ne put retenir un souffle admiratif. Ses doigts tremblaient légèrement en effleurant le métal froid, et un sourire pur, libre de toute contrainte, naquit sur ses lèvres. Elle leva les yeux vers son père.
— Tu n’aurais pas dû, murmura-t-elle. Combien…?
— Presque rien. C’est moi qui l’ai forgé. Il te plaît ?
— Dire que je l’adore serait un euphémisme !
Il lui répondit par un sourire, se leva et l’assista délicatement pour enfiler le bijou.
Elle manipulait le petit cristal qui brillait d’un éclat surpassant tout ce qu’elle avait pu voir auparavant. Son père était véritablement doué, un artisan capable de façonner aussi bien des meubles que des bijoux ou des esquisses. Elle le regarda, les yeux emplis d’admiration et de curiosité.
— Je me demande, commença-t-elle alors qu’il reprenait place, d’où vient l’inspiration de ce collier ?
Il posa une main sur son genou, levant les yeux au plafond, sa lèvre supérieure se tordant dans une expression de réflexion profonde.
— Un rêve, je crois. Un très vieux rêve. Je ne me souviens pas exactement quand il m’est venu, pour être honnête. Mais c’est un souvenir qui ne m’a jamais vraiment quitté.
— Que se passait-il dans ce rêve ?
Il détourna le regard, non pas pour chercher dans les brumes de sa mémoire, mais comme pour esquiver son regard.
— Je ne suis pas certain. C’est flou. Mais je me rappelle de cette forme distincte, et j’ai pensé qu’elle ferait un cadeau merveilleux pour un enfant tout aussi merveilleux.
— Je ne suis plus une enfant, cependant !
Il éclata de rire.
— C’est ce que tu crois. Maintenant, je vois bien que tu es épuisée, alors pourquoi ne pas aller dans ta chambre et te reposer ?
Elle acquiesça. Avant qu'elle ne disparaisse dans le couloir, il lança à la volée :
— N’oublie pas de rêver un peu.
— Je ne l'oublie jamais !
Amira franchit le seuil de sa chambre, un cocon aux teintes douces qui ne cessait de lui échapper. Une voix intérieure lui soufflait que cet endroit ne serait jamais vraiment sien. Le lit, les commodes, les armoires et le bureau se paraient de bleu, de vert et de jaune, rehaussés de fleurs en relief qui semblaient prendre vie sous ses doigts. La fenêtre, large et horizontale, lui offrait le ciel comme tableau lorsqu’elle s’allongeait.
Elle laissa tomber son sac à dos au pied du lit et troqua ses vêtements pour une tenue plus confortable avant de s’effondrer sur son matelas. De sa poche, elle sortit les pierres qu’elle avait ramassées en chemin et les disposa sur sa table de nuit. Demain, elle les peindrait et les ornerait de dessins. L’une serait bleue, l’autre rouge — ses couleurs favorites du jour, bien que ses préférences fussent aussi changeantes que les marées.
Durant cette soirée, l’éclat de la lune était si remarquable qu’il se miroitait sur le verre de la fenêtre, les galets, et le collier d’Amira, baignant le cristal transparent d’une lumière qui semblait le remplir d’essence. Subitement, un rayonnement éclata depuis le pendentif, si brillant que Amira dut entrouvrir les paupières, éblouie. Un souffle de surprise lui échappa, alors que la chambre entière se remplit d'une lumière d'une pureté surnaturelle.
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