Ces derniers jours ont été plutôt calmes. La fête d’Halloween n’aura lieu que la semaine prochaine ; j’aime cette effervescence et cette ambiance particulière. Toutefois, cette année, j’ai d’autres préoccupations moins futiles. En observant attentivement les comportements de chacun, j’ai tout de même fait de sacrées découvertes.
Mme Brun continue son enquête sans en faire part à ses collègues. S’improviser détective sans se cacher au sein de mes murs serait imprudent si elle faisait partie de mes ennemis. Heureusement pour moi, elle utilise un bon vieux stylo pour prendre des notes. Il semblerait qu’elle soupçonne un lien entre Amaryllis et le clan des Amloth. Ce nom m’interpelle car il s’agissait d’une famille éminente, présente dès mon ouverture. Peut-être même qu’ils seraient à l’origine de ma construction. Ce qui m’étonne, c’est que je n’y aie pas songé avant, car j’ai déjà effectué des recherches poussées à leur sujet afin d’en savoir plus à propos de mes origines. Tout comme pour l’identité de Jeremiah, je soupçonne une forme de magie à l'œuvre. Peut-être même que ça vient de lui…
Cependant, cette magie a ses limites puisque ces souvenirs viennent d’être réactivés. J’ai consulté des tas d’ouvrages poussiéreux et d’archives, sans jamais trouver de détails au sujet de ma fondation. Par contre, je me suis souvenu de bribes de conversations, d’un drame tabou, un deuil interdit à propos duquel on murmurait au coin des couloirs. Malheureusement, l’informatique était déjà bien ancrée à l’époque, mais d’après ce que j’ai compris et les notes de Mme Brun, la famille Amloth aurait été décimée, leurs dernière descendante, Althea, assassinée avec son mari, il y a environ dix-sept ans. Tout ce dont je suis sûre, c’est qu’Amaryllis possède les caractéristiques physiques inhérentes à ce clan : yeux rubis et chevelure d’un blond tirant vers l’argenté. De plus, la concordance avec l’année de sa naissance m’apparaît suspecte. Je comprends les doutes qui animent la professeure et les partage à présent. Ses parents l’auraient donc sauvée ? Se sont-ils sacrifiés pour elle ? Pourtant, il n’est fait mention nulle part d’un enfant né de ce couple à la fin tragique.
Bien sûr, les soupçons se sont portés sur le clan ennemi : les Rockmore. Depuis des siècles, les uns prônaient l’harmonie tandis que les autres aspiraient à dominer les plus faibles, espérant ni plus ni moins gouverner les être dépourvus de magie. Voilà le genre de pourritures que les Rockmore étaient. Malgré le manque de preuves, ces derniers ont été sanctionnés, traqués et condamnés. Un tatouage leur a été assigné ; un triangle transpercé d’une épée. Tous leurs descendants connus portent la marque de cet affront, rappel de leur méfait, et n’ont pas le droit d’entrer ici. Le champ magique qui protège mes alentours a été renforcé après ces évènements. Sombre époque suite à laquelle les deux familles les plus puissantes du monde magique ont presque disparu.
J’imagine que les Rockmore agissent encore dans l’ombre et je peux être sûre qu’ils apprécieraient de me réduire en poussière. Seraient-ils derrière les agissements de Jeremiah ? Cela confirmerait la thèse de l’identité d’Amaryllis. Et si j’étais sa cible, moi aussi ? Je dois rester vigilante.
Tiens, Amaryllis rentre enfin de sa journée. Nous n’avons eu que peu d’occasions de converser depuis lundi car en semaine elle partage sa chambre avec Justine. Je l’ai plusieurs fois observée étudier des ouvrages sur l’introspection et la méditation, commencer la pratique, aussi. Lucas et Justine sont un peu passés au second plan. D'ailleurs, j’ai même eu l’impression que Lucas l’évitait… Ils ont échangé quelques banalités, puisqu'ils suivent les mêmes cours, mais aucune occasion de parler seul à seule ne s'est présentée. Comme je m'en doutais, Joseph n'a pas pris la peine de s'excuser et je suis même certaine qu'il pourrait recommencer à la moindre occasion. Lucas le sait-il ? Hésite-t-il à reparler à Amaryllis après ce qu'il s'est passé ? En tout cas, la jeune fille n'a pas eu l'air de s'en préoccuper... Quant à Jeremiah, il se remet à peine d'une bonne grippe qui l'a forcé à se tenir tranquille.
Peu importe tout cela, j’ai hâte d’avoir enfin une nouvelle conversation avec ma petite protégée.
Justement, elle s’installe dans le fauteuil en face du miroir.
– Salut, Aeternalis ! On va enfin pouvoir bavarder ! Tu sais, j’ai eu une idée, tu peux papoter à travers n’importe quel miroir ?
Bonjour Amaryllis
Oui
Du moment qu’il se trouve entre mes murs
– Super ! Alors je vais m’en procurer un petit portatif, comme ça on pourra discuter plus discrètement même ailleurs que dans cette pièce !
Bonne idée
Mais il faudra faire profil bas
Personne ne doit savoir que nous communiquons
Amaryllis pose un index sur son menton, absorbée dans sa réflexion. J’imagine qu’elle a encore des tas de questions à me poser.
– Personne ne sait que tu es vivante ?
C’est un secret
Même si le terme “consciente” serait plus juste
– Vraiment ? Je suis la seule à le savoir ? s’étonne-t-elle, dubitative.
Disons que je croyais que c’était le cas
Jusqu’à récemment
– Qui d’autre est au courant ?
Je n’en suis pas encore sûre
Une semi-vérité. Même si je dois la mettre en garde, je ne compte pas non plus la paniquer. Tout sera une question de dosage, en dire assez sans en dire trop.
– Des personnes mal intentionnées… N’est-ce pas ? murmure-t-elle.
Au temps pour moi, le juste milieu va être difficile à trouver face à son intuition.
Tu as raison
Mais pour l’instant
Ce n’est pas encore le moment de t’en préoccuper
Priorité à la maîtrise de tes pouvoirs
Amaryllis pince les lèvres. Elle a compris que je lui dissimulais des informations. J’espère pourtant gagner sa confiance, mais cela s’avère plus compliqué que prévu.
– Dis-moi… Est-ce qu’il y a beaucoup de monde doté de pouvoirs magiques comme Jeremiah et moi ?
Vous n’êtes pas les seuls
Mais c’est une capacité héréditaire
Les mages sont formés par leur famille
Puis dans des écoles et universités spéciales
– Alors… Ça veut dire que mes parents étaient des mages ?
Oui
D’où l’étonnement de Jeremiah
Il pensait que tu savais
– Je… Je n’ai jamais connu mes parents. J’ai été abandonnée très jeune, tu sais. Et ma mère d’adoption est morte l’année dernière.
Je suis désolée
La jeune fille hausse les épaules, fataliste. Sa vie n’a pas dû être facile, j’admire sa résilience et son optimisme.
– On m’a placée dans un foyer, et dès que j’ai pu, grâce à ma bourse, je suis venue ici. On m’a toujours dit que j’étais spéciale. Lorsque j’étais petite, je ne sortais jamais sans dissimuler au minimum mes yeux et mes cheveux. Ma mère a tout fait pour tenter de me préserver…
Les larmes aux yeux, elle est incapable de poursuivre son récit. Cette vulnérabilité dont elle parvient à se détacher au quotidien se dévoile à présent.
– Tu sais… parviens-t-elle à articuler. Parfois, je me dis qu’elle est morte à cause de moi, et que mes parents m’ont abandonnée parce que j’étais maudite.
Ne crois pas ça
C’est faux
Tes parents ne t’ont pas abandonnée
Du moins, c’est ce que je pense, d’après les indices que j’ai pu récolter. Je me sens si mal pour ma petite protégée que j’aimerais lui remonter le moral par tous les moyens.
– Comment peux-tu le savoir ? m’interroge-t-elle en reniflant. Je n’ai jamais pu les retrouver ! J’ai essayé, tu sais… Mais mon seul indice, c’était ce pendentif. D’après ma mère, c’est le seul objet qui m’acompagnait, avec un bracelet indiquant mon prénom.
Elle sort de son pull noir une rose finement taillée dans un rubis à la teinte sublime. La rose rouge, symbole des Amloth. Si j’avais un doute, je crois que je peux l’effacer.
– Je le cache toujours sur moi…
Tu fais bien
Personne ne doit le voir
Amaryllis hausse les sourcils, puis les fronce, tour à tour étonnée puis irritée.
– Tu ne me dis pas tout, Aeternalis. Pourquoi me caches-tu des choses ? Si tu en sais plus sur mes origines, j’ai le droit de savoir !
Sa voix s’est durcie, son ton est monté. Il va falloir que je rattrape le coup. Après tout, elle a le droit d’en savoir plus et, désormais, je suis sûre de la vérité.
Tu es la dernière descendante d’une lignée très puissante
– Comment le sais-tu ? Où sont mes parents ?
Je ne sais plus comment formuler mes pensées. Le comble pour un établissement de ma trempe.
Je suis désolée
Ils ne t’ont pas abandonnée
Amaryllis
– Alors, ils sont…
Elle éclate en sanglots, cachant son visage entre ses mains. Impuissante, je ne peux que compatir à sa douleur. Je n’ai pas réussi à la rassurer, je n’ai fait que l’enfoncer un peu plus dans son chagrin. Toutefois, il fallait qu’elle apprenne la vérité. Nous avancerons pas à pas. Lorsqu’elle essuie ses larmes et reporte son regard vers le miroir, je tente de lui apporter un peu de réconfort :
Tes parents seraient fiers de toi
Tu as été forte
Tu le seras toujours
J’en suis persuadée
Amaryllis sourit à travers son voile de tristesse.
– Merci…
Elle se lève et m’adresse un signe de tête entendu avant de s’éclipser dans sa salle de bain. Je comprends son besoin de solitude, les leçons attendrons. Cette conversation s’est révélée plus éprouvante que prévue. Et encore, je ne lui ai pas annoncé le danger qui plane sur elle…
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