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tome 1, Chapitre 4 « Marquée par l’obscurité » tome 1, Chapitre 4

Le chariot avançait lentement à travers les sentiers sinueux de la forêt proche d’Uleth, bercé par le doux balancement des roues sur la terre battue. Autour d’eux, l’obscurité s’étendait tel un linceul, troublée seulement par le bruissement du vent dans les feuillages et les hululements lointains des chouettes nocturnes.

Une faible lueur dansait sur la bâche en tissu du véhicule, projetée par les lanternes accrochées aux arceaux à l’intérieur. L’atmosphère y était calme, presque paisible, à l’exception du léger grincement du chariot sur les ornières de la route. Assis à l’avant avec son père tenant les rênes, Eldan croisa les bras, son regard errant sur la silhouette endormie de leur captive. Il souffla un rire amusé en la voyant immobile, inconsciente de son sort. Il se tourna alors vers Jael, son ton empreint d’une nonchalance arrogante.

— Et maintenant ? Que va-t-on faire de cette humaine ?

— Son Altesse pourrait l’accepter comme esclave au palais, répondit Jael. Je suis certain qu’elle trouvera un malin plaisir à briser cette pauvre âme.

Eldan éclata de rire, déjà amusé par cette perspective. Il déroula une carte du continent et traça l’itinéraire de retour. Cela fait, il entreprit l’inventaire de leurs marchandises. Au fil des lignes écrites sur son parchemin, il se remémorait avec un amusement cruel comment chaque produit avait été obtenu, oscillant entre transactions honnêtes et larcins sans scrupules. Une fois la liste terminée, il la tendit à son père qui la lut avec satisfaction.

Alors que la nuit les enveloppait d’une quiétude reposante, Jael plissa soudain les yeux. Plus loin sur la route, une forme se détachait de l’obscurité, immobile, semblant vouloir les stopper. Le convoi ralentit, et Jael se redressa. Une femme se trouvait là, au beau milieu du chemin.

Son long manteau sombre, dont les trois pans distincts flottaient dans la brise, ajoutait à son aura énigmatique. Des lanières de cuir couvraient ses épaules, tandis qu’un masque dissimulait son regard. Dans sa main droite, elle tenait une épée dont le milieu de la lame et la gemme sertie dans la garde brillaient d’une lueur mauve.

— Qui êtes-vous, et que voulez-vous ? lança Jael avec nervosité.

— Pourquoi deux lumiailes errent-ils aussi loin de la Cité Céleste ? rétorqua la guerrière d’un ton imperturbable. Et pourquoi avez-vous fait une prisonnière ?

— Nous sommes de simples marchands, répondit Jael, commençant à paniquer. Laissez-nous passer.

Sans attendre, Eldan bondit avec agilité sur l’un des chevaux, s’en servant comme tremplin pour se propulser face à l’inconnue. Dégainant son épée, il adopta une posture menaçante.

— Vous ne savez pas à qui vous avez affaire, cracha-t-il avec arrogance. Si vous tenez à votre vie, écartez-vous !

La silhouette masquée resta immobile, pointant désormais sa lame vers son adversaire.

— C’est mon premier et dernier avertissement, déclara-t-elle avec une assurance glaciale. Libérez cette jeune fille et rentrez chez vous sans causer davantage de mal.

Eldan ignora l’ultimatum et se rua sur elle, chaque coup visant des points vitaux. La combattante esquiva et dévia ses attaques avec une aisance presque insolente, avant de lui asséner un coup de pied retourné. Le choc le projeta plusieurs mètres en arrière. Profitant de l’ouverture, Jael canalisa l’énergie de son sceptre et la relâcha en un faisceau incandescent. L’inconnue lévita d’un simple pas latéral.

— Bien, murmura-t-elle, résolue. Vous avez choisi votre sort.

Elle commença à accumuler de la magie dans sa main libre. Sentant un mouvement sur sa gauche, elle libéra instantanément sa puissance. L’impact frappa Eldan de plein fouet. Malgré la douleur, il poursuivit sa charge, visant la gorge de son adversaire. Celle-ci para, pivota avec fluidité et, d’un coup de lame vertical, trancha profondément sa clavicule et son torse. Un horrible flot de sang éclaboussa. Eldan poussa un cri bref avant de s’effondrer, raide mort. La femme masquée observa le corps sans un mot, ni satisfaction ni regret, puis se tourna machinalement vers Jael.

— À ton tour.

Jael resta figé, pétrifié par ce qu’il venait de voir. Son fils, un jeune homme talentueux et armé d’une épée enchantée forgée par les meilleurs artisans de la Cité Céleste, terrassé aussi facilement ? Non, c’était impossible. Et pourtant, la preuve gisait devant lui. Son cœur tambourinait contre ses côtes. Une impulsion de survie lui hurla alors de fuir. Il donna un violent coup de rênes. Les chevaux se cabrèrent dans un hennissement strident et s’élancèrent au galop.

La guerrière bondit sur le côté, évitant le véhicule, puis brandit son épée. D’un geste ascendant, elle libéra un croissant translucide d’énergie mauve. L’onde trancha net la liaison entre la caravane et ceux qui la tractaient. Les bêtes continuèrent leur course effrénée tandis que le véhicule ralentit et s’immobilisa. Jael, paniqué, sauta et s’enfuit dans les bois.

Il courut à perdre haleine, trébuchant à plusieurs reprises sur le sol irrégulier, son souffle court et saccadé. L’obscurité de la nuit et la lumière ténue de la demi-lune rendaient sa fuite chaotique. Il trébucha à plusieurs reprises, mais jamais ne s’arrêta ni ne regarda en arrière. Finalement, il reprit son souffle derrière un arbre massif. Son esprit tourmenté cherchait à comprendre. Qui était cette femme ? Était-ce elle, la fameuse Pourfendeuse de Démons ? Pourquoi les avait-elle attaqués ? Et d’où tirait-elle une telle puissance ?

Le bruissement des feuilles semblait amplifier son angoisse. Le cri d’un hibou retentit, lui arrachant un sursaut violent. Chaque battement de son cœur résonnait dans son crâne, et une sueur glacée perlait sur son front. L’avait-elle suivi, ou était-il parvenu à la semer ?

Prenant son courage à deux mains, il jeta un coup d’œil derrière l’arbre. Personne. Un soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres. Mais en se retournant, il se retrouva nez à nez avec la silhouette masquée. Celle-ci tendit sa main vers le cou de l’homme terrifié.

— Attendez ! implora ce dernier. Écoutez-moi ! Si vous êtes vraiment celle qui pourfend les démons, sachez que vos semblables vous haïssent !

La guerrière s’immobilisa un instant. Était-ce du doute ? De l’hésitation ? Le marchand sentit qu’il avait touché une corde sensible.

— Vous possédez des aptitudes dignes de notre peuple, reprit-il immédiatement. Je peux vous introduire auprès de notre reine ! Votre place est parmi nous, je vous en prie !

Elle resta silencieuse. L’espoir se refléta un instant dans les yeux de Jael, mais il fut de courte durée. D’une poigne surnaturelle, elle l’attrapa par le cou et le souleva. Ses pieds battirent dans le vide tandis qu’il suffoquait, incapable de se libérer. Les doigts de la combattante se resserrèrent sans la moindre pitié. Sentant la vie le quitter, Jael eut le temps de cracher une dernière parole méprisante.

— Sorcière… vous ne gagnerez jamais… la confiance de quiconque…

Son bourreau lâcha le cadavre, qui s’effondra au sol comme une vulgaire poupée de chiffon. Elle observa un instant ce corps sans vie, son expression cachée derrière son masque. Cet homme avait cherché à marchander sa vie, mais il n’y avait pas de salut possible pour un criminel de son espèce. Sans un mot, elle tourna les talons et retourna à la caravane.

À l’intérieur, Célia commençait à reprendre consciente. Lorsque la jeune fille, encore bien sonnée, entrouvrit ses lourdes paupières, la première chose qu’elle aperçut fut un visage dont le regard demeurait dissimulé dans l’ombre. Elle plissa les yeux pour mieux le distinguer, avant qu’une main ne vienne se poser sur sa chevelure.

Les doigts glissèrent doucement sur son front, puis sur ses yeux pour l’inciter à les refermer. Portée ensuite par des bras réconfortants, Célia sentit un souffle froid l’entourer. Prise d’un étrange sentiment de sécurité, elle se laissa emporter dans un profond sommeil.

***

Les rires partagés avec sa petite sœur, leurs jeux insouciants dans les rues d’Uleth, cette complicité radieuse, tout ressurgissait avec une douceur teintée de mélancolie. Célia se revit maintenant dans la forêt, ses sens profitant de cette agréable et paisible nature pendant qu’elle cueillait délicatement des fruits et légumes sauvages pour les échanger au marché. La région était paisible, prospère, et rien ne pouvait la combler davantage. Mais cette nostalgie douce-amère se mua progressivement en cauchemar.

Elle fuyait à présent sur un sentier boueux qui semblait interminable. La pluie battante martelait son visage, tandis que chaque coup de tonnerre résonnait comme une menace imminente. Son cœur battait à tout rompre, étouffant presque le bruit des râles agressifs et des éclaboussures de boue qui se rapprochaient inexorablement. La présence oppressante des poursuivants transformait son angoisse en terreur pure.

À bout de souffle, Célia risqua un regard par-dessus son épaule. Son sang se glaça : de monstrueuses créatures humanoïdes la poursuivaient, leurs membres griffus irradiant une lueur violacée terrifiante. Des démons. Puisant dans ses dernières forces, Célia tenta de hâter sa course, mais son élan maladroit la fit trébucher sur une racine saillante.

Alors qu’elle se retournait, les démons avaient déjà bondi. Célia ferma les yeux, espérant que ce soit rapide et sans souffrance, mais le son qu’elle entendit ne fut pas celui de sa chair lacérée.

Lorsqu’elle osa regarder ce qu’il venait de se passer, elle vit les monstres abattus en train de se consumer… et celle qui venait de les terrasser. La foudre zébra le ciel par éclats, révélant par instants sa silhouette sombre. Célia n’y croyait pas : la Pourfendeuse de Démons. Elle était vraiment là, et l’avait encore une fois sauvée !

Les deux se fixèrent longuement. Seul le masque de la guerrière séparait leurs regards. La jeune fille allait lui exprimer sa gratitude, l’adulte tourna lentement les talons et disparut dans les ombres.

Célia se releva aussitôt et l’appela désespérément, une main tendue. Elle supplia sa protection, alors qu’une voix distordue vrilla son esprit, répétant son nom avec une insistance oppressante. Elle retomba à genoux, agrippant ses tempes, les dents serrées de souffrance. Elle s’efforça de ne pas hurler, de peur d’attirer d’autres créatures.

— Célia !

Elle voulait que cette horrible voix se taise. Elle voulait quitter ce lieu cauchemardesque. Elle voulait retrouver tout ce qu’elle aimait. La tranquillité de son village, ses habitants souriants, ses parents aimants. Et sa sœur, sa précieuse sœur qu’elle chérissait plus que tout.

— Célia !

Et soudain, tout s’évanouit.

— Célia ! Réveille-toi ! Célia !

En ouvrant d’un coup les yeux, Célia distingua le visage inquiet d’Aelia penché sur elle. Derrière, sa mère tremblait, les yeux brillants d’inquiétude, tandis que son père, bras croisés, montrait une certaine sévérité. Célia reprit peu à peu conscience de son environnement, sentant l’herbe humide imprégner ses vêtements. Elle se redressa et balaya les environs du regard, réalisant qu’elle se trouvait à Uleth, derrière sa maison.

— Grâce au ciel, tu es réveillée ! s’exclama Anyse.

— Pourquoi es-tu ici et pas dans ton lit ? questionna à son tour Rocvin d’un ton accusateur.

— Je… Je…

Elle fouilla sa mémoire, se rappelant être sortie la nuit dernière pour voir Jael. Ensuite, le vide. Anyse l’aida à se relever, Aelia la serra immédiatement dans ses bras.

— Va te reposer dans ta chambre, ordonna Rocvin. On parlera plus tard.

Encore déboussolée, Célia l’écouta et la famille contourna la maison. Une fois sur le porche, quelqu’un courait vers l’entrée du village.

— Vite ! s’essouffla-t-il. Venez vite !

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda le père.

— Vaut mieux que vous voyiez ça vous-mêmes !

Ils se joignirent à la foule massée aux portes d’Uleth, tous les regards convergeant vers la même direction. Les murmures se fondaient en un brouhaha grandissant. Rocvin, Anyse et leurs filles se frayèrent un chemin jusqu’à l’avant.

La vue dégagée, Célia écarquilla les yeux. Son cœur manqua un battement lorsqu’elle reconnut la caravane de Jael approcher au loin. Pourtant, ce n’étaient pas les marchands qui la conduisaient. Tolan, le chasseur, menait les chevaux à pied, accompagné de Rick. Il ne s’agissait pas de ceux des marchands, mais de ceux des écuries d’Uleth, dont Quiro. Beaucoup remarquèrent les cordages utilisés en guise de harnachement de fortune. La foule s’écarta, le véhicule passa l’entrée du village et s’immobilisa sur la place du marché. Rick prit la parole.

— Tolan l’a découvert près du cadavre du fils du marchand. Le père a été étranglé un peu plus loin. Ils avaient quitté le village hier soir.

— Qu’est-ce qu’il leur est arrivé ? lança quelqu’un. Des bandits ? Des démons ?

Le forgeron resta silencieux, le regard fixé sur l’avant de la caravane, et plus précisément où devait normalement se trouver la liaison en bois avec les chevaux. Il n’y avait plus rien, et il était impossible qu’elle se soit brisée sous un poids trop important, au vu de la coupe. Celle-ci était nette, comme tranchée par un outil bien affûté.

Tandis qu’il examinait la situation, certains villageois commencèrent à fouiller la caravane. Ils ne s’attendaient qu’à y trouver la joaillerie que les marchands, mais leurs yeux s’illuminèrent en découvrant bien plus. Des cris de joie fusèrent à l’annonce de leur trouvaille : de la nourriture conservée d’excellente qualité, des tissus luxueux, des ressources artisanales, les bijoux en question, et une dernière caisse contenant des centaines de pièces d’or.

Rapidement, l’idée de vendre ces marchandises à la capitale fortifiée fit son chemin dans les esprits. Beaucoup voyaient déjà leur village sauvé de la misère. Plus pragmatique, une paysanne d’un certain âge interpella le chef.

— Si les percepteurs trouvent ça chez nous, nous risquons de sérieux ennuis !

Bien qu’il paraissait peu probable que ces derniers ne reviennent à Uleth avant le prochain printemps, cela était vrai. Rick leva les mains pour être bien entendu.

— Les vivres seront partagés équitablement. Quant aux biens précieux, tout restera à l’intérieur jusqu’à ce que nous prenions une décision commune. Si quelqu’un se sert sans mon autorisation, il aura affaire à moi. Compris ?

Chacun garda l’avertissement à l’esprit, et alors la foule se dispersait avec des sentiments mitigés sur la situation, Célia fixait la caravane. Elle ressentit une douleur soudaine au ventre, comme si on venait de lui mettre un coup. Ce mal la fit se souvenir de quelque chose. Une silhouette penchée au-dessus d’elle, proche de son visage. Une obscurité au niveau des yeux, peut-être un masque ? Célia se forçait à se rappeler davantage pendant qu’Aelia la tirait doucement par le bras pour la ramener à la maison.

Arrivées dans leur chambre, Aelia insista pour que sa sœur s’allonge, et resta à son chevet, l’inquiétude lisible dans son regard. Elle patienta, espérant que son aînée briserait le silence, mais celui-ci s’éternisa. La cadette se sentit blessée de voir sa grande sœur, sa confidente de toujours, lui cachait quelque chose d’aussi important. Rassemblant son courage, elle finit par se lancer.

— Où es-tu allée hier soir ?

Célia ne répondit pas, les yeux obstinément rivés sur la fenêtre. La voix d’Aelia se brisa sous l’émotion, teintée de désespoir.

— Je te promets de ne rien dire ! Si je peux t’aider, alors je… ! S’il te plait, dis-le moi !

Les paroles de sa cadette s’accrochaient à elle comme des griffes invisibles. Elle voulait répondre, mais ses pensées tournaient en rond, comme prises au piège. Une boule se forma dans sa gorge, sa respiration s’accéléra.

— Laisse-moi tranquille…

— Quoi ? Mais… !

Célia se retourna brusquement, le regard dur et perçant.

— Laisse-moi tranquille ! Va-t’en !

D’abord pétrifiée de longues secondes à se rendre compte de ce que sa sœur venait de lui dire, Aelia se précipita hors de la pièce. Célia se redressa aussitôt, une main tremblante tendue vers sa cadette fuyante.

— Non, attends ! Je… !

Trop tard. Les sanglots d’Aelia résonnaient déjà dans toute la maison, quelque peu atténués par une mère tout aussi touchée par la situation. Dévorée par le remords, Célia ramena ses genoux contre elle, enfouissant son visage dans le creux de ses bras, comme pour fuir le monde et se protéger de l’écho de ses propres mots.


Texte publié par K. Helphine D., 23 mars 2025 à 13h15
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