Enfin le silence.
Gab n’aurait jamais pensé qu’un jour pouvoir s’enfermer dans un bunker allait constituer une sorte de félicité.
Le refuge climatisé lui procure pourtant un sentiment proche du bonheur. Les mains fébriles, il ôte le casque de sa combinaison et savoure la caresse de l’air frais sur ses joues en sueur. Puis il écarte d’un doigt délicat les boucles humides de ses cheveux noirs, essuie ses petites lunettes rondes, et tête sa gourde avec avidité.
Sa soif étanchée, il farfouille dans sa gibecière, sort une petite galette sèche et épaisse qu’il engloutit en deux bouchées. Et tandis qu’il se rince encore une fois le gosier, ses yeux parcourent avec attention l’intérieur de leur abri.
Pas grand-chose à se mettre sous la rétine. Juste l’inscription peinte en lettres noires sur le mur décrépi. « Passe le temps, reste la vie ». La signature d’Ed le mécano.
– Il te reste combien de cartouches, Triss ? Demande-t-il au blondinet ruisselant assis en face de lui qui mâchouille péniblement un biscuit.
– Trois, répond l’interpellé en levant ses yeux doux et mentholés. Plus une grenade.
– Merde… Il nous faut de la flotte. Sans munitions, on pourra pas rejoindre le camp.
– Tu crois vraiment qu’il existe ?
Gab hausse les épaules.
– Il y a un an, si on m’avait dit que ces saloperies en fer, ces cracheurs de feu allaient débouler et tout cramer, sûr que j'me serais marré.
– Moi, j’y arrive plus… À me marrer.
– T’as jamais su.
– T’es con.
– Ouais, ça aussi c’est une constante.
Gab vient coller son nez pointu à la vitre du bunker et contemple l’horizon barbouillé de noir.
Au loin, les vagues doivent s’échouer sur la nappe de pétrole qui circonscrit le rivage normand. Il hoche la tête, dépité. Cette immonde boue gluante est un mur infranchissable qui les sépare de l’océan. Il leur faudrait un avion, un hélicoptère, un dirigeable, l’aile du bouffon vert, n’importe quel engin volant. Ou une catapulte. Il sourit, imaginant la scène.
Puis souffle en se laissant glisser sur le sol. Le camp est là-bas, quelque part sur l’océan. Ou plutôt sous l’océan. S’il existe. Qu’importe. Ils doivent essayer. En pleine mer, ils seront en sécurité. Ces créatures de métal ne pourront plus les atteindre. L’eau est leur ennemi. Combien de fois ont-ils prié pour un peu de pluie… Une averse, ondée, un crachin, une bruine. Mais depuis des mois, le ciel est désespérément bleu. Sec, ensoleillé. Une calamité.
Il plonge sa main dans l’étui en cuir accroché à la ceinture de sa combinaison, sort deux cartouches et soupire. D’après le plan d’Ed le mécano, il y a une citerne non loin. Mais avec cinq cartouches, c’est du suicide. La citerne est enterrée, à l’abri des regards. Si les cracheurs de feu la découvrent, ils la détruiront.
Gab jette un œil aux étagères vides qui rouillent le long des murs. Ils ne peuvent pas rester ici à attendre de crever de faim.
Crever de faim, de soif ou cramer, fais ton choix…
Il fronce les sourcils. C’est fait. Ils essaieront. Tant pis s’ils ramènent tous les monstres du coin près de la citerne. De toute façon, il n’y a plus personne dans les environs. Ils sont certainement les derniers.
– Dis Gab, est-ce que tu crois que les vieux sont encore…
– Non.
Face au ton sec et catégorique, Triss se rembrunit, les lèvres pincées.
– Écoute frérot, dit Gab en soupirant, je préfère penser qu’ils sont morts...Tu connais Marc-Aurel ?
– Un pote à toi ?
Gab essuie ses lunettes et esquisse un sourire.
– C’est un philosophe qu’est mort y a un bail. Un empereur romain.
– Un empereur, carrément ? Et philosophe ? Tu m’charries ! On peut pas être les deux… C’est de la schizophrénie.
– Véridique. Il a écrit : le pire est certain. C’est ce que je prévois. Toujours. Ça évite les désillusions. Et c’est pour ça qu’on est en vie.
– Mouais… C’est d’la moule, surtout.
– Ouais, aussi. En tout cas, on va aller à la citerne.
Triss ouvre des yeux démesurés.
– T’es ouf !
Gab désigne les étagères d’un coup de menton.
– Y a rien à becter ici. On peut pas rester.
– On vient d’arriver, dit Triss d’une voix lasse. Ok c’est crade, ça pue la pisse, mais on est en sécurité.
– Je sais… On reste deux jours et puis on lève le camp. Allez, dors, je prends le premier tour.
Sans se faire prier, Triss sort une mince couverture crasseuse de son paquetage, s’y love et s’endort au bout de trois soupirs.
Gab regarde son frère et se mord les lèvres, le front strié de rides. Il vaudrait mieux qu’il le laisse là. Pour son propre bien… Il ferme les yeux. Non. La vérité est qu’il aurait les coudées franches. Tout seul, sans ce poids, sans devoir se préoccuper de la sécurité d’un autre. Libéré de cette responsabilité, il pourrait y arriver. Se concentrer uniquement sur son objectif. Être rapide, furtif, inventif, efficace.
Il remonte ses lunettes, déplie la carte d’Ed le mécano et la scrute en tous sens, sa pointe bic effleurant le papier cartonné. Sacré Ed, pense-t-il. Une carte sur un rouleau de P.Q. emballé dans du papier ignifugé. T’es pas croyable. Mais tu déconnes. C’est un cul-de-sac ce bloc de béton. P.Q. Cul. Passe le temps, reste la vie. Mais quelle vie ? La vie aussi est un cul-de-sac.
Un cri étouffé le tire de ses pensées. Il se redresse prudemment, scrute par-delà la vitre, ce bout de rectangle allongé au verre épais. Des jets de feu déchirent soudain la nuit. Merde… La main sur son arme, il recule, les yeux plissés. Par réflexe. Ce n’est pas lui la proie. Mais celui ou celle qui court sur la plage. Poursuivi par un, deux… trois cracheurs !
Il fixe son pistolet et grimace. Non. S’il sort, il les met en danger. Les cris se rapprochent. Et les flammes. Il va peut-être leur échapper, s’il court vite. Non. Où veux-tu qu’il se cache ? … Désespéré, il jette un œil à Triss, qui dort paisiblement. Que ferais-tu, petit con ? Avec ta gueule d’ange, tu irais le sauver. Bien sûr. Et on y passerait…
Le visage fermé, il se recroqueville contre la paroi du bunker. Les cris s’amplifient, aigus. Une femme. Les monstres ont dû la rattraper, lui ôter sa combinaison, comme la peau d’un lapin. Ce ne sont plus des cris de peur. Mais de douleur. Ils brûlent d’abord la tête, à cause des cheveux. Puis les membres. C’est comme ça qu’ils font. Et ils équarrissent, passent au broyeur, au tamis, récupèrent la poudre humaine… Gab a froid, ses mains tremblent. Il imagine les tentacules de fer cracher leurs flammes. Il se bouche les oreilles. Le cri s’est infiltré dans ses entrailles, les a tordues dans tous les sens. Il sent comme de la glace autour de sa nuque. Et les sanglots jaillissent, chauds, salés, dégueulasses. Il tente de serrer les dents. Mais son corps ne répond plus, tétanisé.
Tout à coup le silence. Il halète, la bouche ouverte, le front en sueur, les yeux rivés sur le visage angevin de son frère endormi. On dirait qu’il sourit. Il doit rêver le salaud. Fils de pute. Il le hait. De toute son âme. Ou de ce qui lui en reste. Il voudrait se lever, le secouer, le baffer, l’insulter. Mais il ne parvient pas à sortir de son état catatonique. Il attend, prostré.
Dehors, ce ne sont plus que crépitements. Ces maudits crépitements qui, jour après jour, inlassablement les suivent, où qu’ils aillent, quoi qu’ils fassent. Ces ignobles petits bruits auront leur peau. Peu à peu, lentement mais sûrement.
Il se répète en boucle la maxime d’Ed le mécano. Passe le temps, reste la vie.
Les heures s’écoulent ainsi. Il tente de lutter contre le sommeil, mais ses paupières sont trop lourdes. La fatigue finit par le terrasser.
Un cauchemar plus tard, la faible lueur du petit matin vient éclabousser son œil. Il lève la tête, les yeux rougis.
Triss vient de remuer. Et de lâcher un pet. Gab s’ébroue, déplie ses longues jambes.
– Ça sent bizarre ici, lâche le blondinet en bâillant.
– Faut qu’on s’arrache.
– T’avais dit deux jours, binoclard… Tu vas pas dormir ?
– C’est fait. J’étais trop crevé.
– Tu veux dire que j’ai fait une vraie nuit ?
– Comme un bébé…
– J’ai rêvé de croissant et de café.
Gab vérifie la jauge d’eau de son arme et lance sèchement :
– Faut arrêter de rêver.
Dehors, la chaleur est écrasante. L’aurore vient à peine de s’évaporer et l’horizon tremble déjà. Le sable étincelle, bordé d’une étendue noire miroitant le feu d’un soleil trop présent. Et au-delà, les taches bleues de l’océan. Un mirage.
Il leur faut franchir les dunes, retrouver le paysage dévasté, les arbres calcinés, les rivières asséchées, les maisons en ruines. Et partout la poussière grise, les cendres du monde.
Gab s’apprête à ouvrir la porte puis se retourne, les sourcils froncés.
– Qu’est-ce que tu fous ? Mets ta combi.
Le regard happé par la vitre, Triss sort tranquillement une cigarette, l’allume et recrache une volute.
– Je reste ici.
– Quoi ? Éclate Gab, tranchant. Tu t'te fous de moi ! Lève tes fesses et rapplique, on n'a pas toute la…
– Non .
Gab souffle, exaspéré. Le calme du blondinet accroît son agacement. Il se retient de lui balancer son sac à la figure.
– T’excite pas frangin, j’suis en mode résistance passive… Allez, j’te charrie.
Il tire une nouvelle bouffée et se tourne vers son frère, résolu.
– Je sais bien que j’te ralentis. Tu te débrouilleras mieux sans moi… Tu sais, je viens d’avoir dix-huit ballets. Je peux prendre mes propres décisions.
Le grand frisé le fixe, bouche bée, ne sachant que répondre. Il vient de recevoir un direct en plein dans l’estomac. Il détourne son regard, tentant de masquer son trouble.
Il repense à ces maudites créatures sorties de nulle part, aux cris de terreur de la femme, à tous ceux qu’ils ont perdus depuis un an, à leur ancienne vie, à leur appartement, à leur quartier… Un quartier minable entouré de barres HLM. Mais c’était leur quartier, avec leurs potes, leurs voisins, les rares commerçants qui n’avaient pas mis la clé sous la porte. Un peu de débrouille et beaucoup d’entraides. Et Yser, la fille du fleuriste. Une bouche en cœur et des yeux amusés. Il s’était promis de ramasser tout le courage qu’il pouvait et d’aller lui parler. Il n’a pas eu le temps.
– Me cherche pas trou du cul, marmonne-t-il enfin en laissant tomber son sac.
Et sous le regard étonné de Triss, il se met à inspecter minutieusement le bunker, tout en maugréant.
– Alors c’est ça ton truc, hein enfoiré, raille-t-il en palpant les murs. La main sur le cœur, toujours prêt pour le sacrifice ! Tu cherches à faire pleurer dans les chaumières ou quoi ?
– Et toi, qu’est-ce tu cherches, bordel ?
– À ton avis, connard ?… D’après le plan d’Ed le mécano, ce taudis en béton est le dernier refuge avant…
Il donne un grand coup de pied dans la porte branlante des toilettes, qui s’affaisse dans un nuage de poussière.
– Merde, lâche Triss en plissant le nez, des chiottes à la turque… j’ai horreur de ça.
Gab scrute le trou en inox maculé de merde sèche.
– On s’en fout !
– Pourquoi tu souris ? C’est ta passion, les chiottes à…
Gab émet un ricanement et saisit à pleines mains les joues de son frère, geste affectueux qu’il n’avait pas fait depuis longtemps. Peut-être depuis leur enfance.
– J’ai trouvé… J’ai trouvé la sortie !
Sourcils froncés, Triss se penche, un rictus de dégoût tordant ses lèvres fines.
– Ben merde… Ce serait plutôt l’entrée, non ?
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