Les matins, à Biscarrosse, sentent le sel et les pins. Aujourd’hui, elle a l’impression que l’odeur est plus forte que d’habitude. Comme si la nature souhaite lui murmurer quelque chose. Toutefois cela ne fait pas disparaître la solitude. Seule, alors que la ville se réveille doucement, avec le bruit des vagues en fond sonore. Un sentiment de vide, une tristesse l’envahit sans raison apparente et lui tire un long soupir.
Tout en arrivant près de la plage avant la prise de son poste, elle retire ses sandales et plonge ses pieds dans le sable froid matinal. Elle avance jusqu’à l’océan et laisse l’eau caresser sa peau et lui arracher un léger frisson par sa fraîcheur.
Des joggeurs courent seuls ou avec leurs chiens, des personnes âgées viennent se reposer, d’autres, quant à eux, profitent simplement du lever du soleil, comme elle.
Elle a pris l’habitude de marcher quotidiennement ici avant d’aller travailler, et après sa journée. L’eau possède ce pouvoir de la détendre et la ramener à l’instant présent et ce peu importe les tracas de la vie ordinaire.
Pourtant, au moment présent, ses questions ne semblent pas vouloir disparaître. Une nouvelle dispute avait éclaté la veille avec son compagnon. La situation devenait de plus en plus lourde à ses yeux et elle ignorait comment la résoudre. Certes, tous les couples traversent des phases difficiles, toutefois, si eux aperçoivent le bout du tunnel, cette fois, elle n’y parvient pas.
Peut-être que la dispute est encore trop récente dans son esprit et que c’est cela qui l’empêche d’y voir plus clair. À l’aide de son pied, elle envoie quelques gouttes d’eau en l’air alors qu’un faible sourire étire ses lèvres. L’espoir que la situation s’arrange avec le temps l’apaise légèrement. Le fait qu’il parte en convention quelques jours, qu’ils s’éloignent un peu, l’aidera à faire le tri dans ses pensées.
Avec cette idée en tête, elle quitte la plage pour rejoindre la boulangerie et prendre son poste avant l’ouverture.
— Bonjour Marina, salue-t-elle en entrant dans les vestiaires.
— Bonjour Emma.
Sa patronne penche la tête sur le côté, en l’observant profondément et un froncement de sourcil viens rider son front pourtant lisse :
— Est-ce que tout va bien ?
— Oui, sourit-elle. J’ai juste eu du mal à dormir.
Marina la scrute davantage puis pousse un long soupir avant de dire :
— Tu t’es encore disputée avec lui, c’est ça ?
Emma détourne le regard afin de ne pas trahir ses émotions. Depuis deux ans qu’elles travaillent ensemble, Marina est au fait de sa situation. À sa manière, elle essaie d’arranger les choses et Emma lui est reconnaissante pour ne l’avoir jamais jugée et de l’avoir gardée comme vendeuse.
— C’est rien. Il est parti pour quelques jours, ça va aller.
— Je sais que ce n’est pas mes affaires, mais tu devrais vraiment réfléchir à votre couple. Les disputes sont bonnes pour avancer, mais, quand elles sont quotidiennes, elles montrent un problème…
— Je sais… Mais… je l’aime.
Marina s’approche, glisse deux doigts sur son menton pour accrocher son regard et hausse un sourcil :
— En es-tu sûre ?
Elle s’éloigne, la laissant seule avec cette question lourde en suspens dans la pièce. Emma noue son tablier, attache les mèches rebelles qui couvrent son visage sur le côté de sa tête avec des pinces fantaisie et vérifie son maquillage avant d’aller ouvrir la boulangerie.
Tous les habitués la saluent vivement, prennent de ses nouvelles et bavardent avec joie pour les plus jeunes ou agacement pour les plus âgés, des festivités qui s’installent lentement sur la place publique pour les deux prochaines semaines.
Tout en les écoutant parler, elle sert chacun d’eux avec le sourire, se souvenant de leurs commandes quasi quotidiennes, ce qui ne cesse de les impressionner.
— Vous êtes belle comme un cœur, aujourd’hui, complimente Madame Poirier. Vous savez que mon petit-fils est toujours célibataire ?
Emma ne peut retenir un rire et de lever les yeux au ciel en secouant la tête. Tous les lundis matins, cette cliente habituée n’abandonne l’idée de lui arranger un rendez-vous avec Lucas, son petit-fils. La demoiselle ne doute pas de la gentillesse de cet inconnu et doit repousser les tentatives de la femme âgée.
— Allons, madame Poirier ! Vous savez bien que notre Emma partage déjà sa vie ! intervient Marina.
— Quel gâchis, souffle-t-elle en lui adressant un clin d’œil. Peut-être que j’aurais plus de chance la semaine prochaine !
Elle attrape sa baguette de pain et son pastis landais payé et quitte la boulangerie en boitant.
— Quelle femme têtue ! râle Marina. Elle refuse toujours de prendre la canne pour sortir… J’espère qu’elle ne te met pas trop mal à l’aise ?
Emma sourit sincèrement avant de dire :
— Je l’aime beaucoup. Pour une dame de quatre-vingt-huit ans, elle ne perd pas le nord.
— Lucas est un chic type. Je te l’aurais déjà présenté si tu n’avais pas eu un crétin de mec dans ta vie.
Emma ne s’offusque pas devant la réflexion de sa patronne. Elle n’a jamais caché sa désapprobation à son propos et ne joue pas aux hypocrites quand il s’agit de dire les choses. Au départ, un tel comportement touchait la jeune femme, mais, très rapidement, elle avait appris que les mensonges, les faux-semblants ne servaient à rien, bien qu’elle avait encore des difficultés à s’en séparer de peur de blesser.
Marina se moque souvent de son côté trop pacifiste, qui fuit les conflits et n’ose pas exprimer librement son avis. Emma a compris avec le temps qu’il n’y avait rien de mal dans les remarques de sa patronne, qu’elle tentait juste de faire sortir ses ressentis enfouis.
— Tiens, voilà l’autre démon de ta vie, chuchote-t-elle avant de rejoindre l’arrière-boutique pour retirer une nouvelle fournée de pain du four.
— Hello, chérie !
— Tatiana ! Que fais-tu ici ?
— Oh rien de spécial… J’avais un rendez-vous dans le quartier et j’en profite pour venir te voir… Ta patronne te laisserait prendre cinq minutes ?
Inconsciemment, Emma tourne la tête vers l’arrière-boutique et cherche l’appui de Marina qui comprend d’un regard et lance :
— Dommage pour toi, mais elle revient de sa pause !
— Quelle rabat-joie, chuchote Tatiana en replaçant ses longs cheveux dans son dos.
Un grand soulagement envahit pourtant Emma. Elle sent que si elle sort de la boulangerie, quelque chose de mauvais va se produire.
— Tu sais, Emma, reprend Tatiana, sa voix se tinte d’un ton plus mielleux, je m’inquiète vraiment pour toi. Tu es tellement tendue ces derniers temps.
Emma hoche la tête, incapable de nier.
— Je sais, murmure-t-elle. C’est juste… tout ça.
— Je ne comprends pas, dit Tatiana, ses yeux fixés sur Emma avec une intensité qui la met mal à l’aise.
Emma soupire.
— C’est compliqué. On s’est encore disputés hier soir. Il est parti ce matin pour une convention, mais… je ne sais pas, j’ai l’impression que c’est la fin.
— Qu’est-ce qui s’est passé cette fois ?
— C’est toujours la même chose, répond Emma, le regard baissé. Il veut que je l’épouse, mais… je ne suis pas sure.
— Attends… Tu n’es pas sûre de l’aimer ou de désirer te marier ? demande Tatiana, les sourcils froncés.
— Les deux, je suppose. On se dispute constamment, et… je ne sais pas si je suis prête à m’engager.
— Arrête ! Vous êtes un super couple ! Les disputes, ça arrive tout le temps ! Encore une fois tu angoisses pour rien, j’en suis certaine !
— Peut-être, mais…
— Mais rien, interrompt Tatiana, un sourire encourageant sur les lèvres. Tu l’aimes, n’est-ce pas ?
Emma hésite et remarque l’agitation de sa meilleure amie qui commence à frapper du pied sur le carrelage, nerveusement.
Et avant qu’elle ne puisse répondre, Marina sort de l’arrière-boutique, un torchon à la main, et s’approche d’elles.
— Emma, tu as oublié de ranger les croissants, dit Marina, sa voix forte et claire, interrompant la conversation.
Tatiana se tourne vers Marina, un sourire crispé sur les lèvres.
— Oh, bonjour Marina. Je passais juste voir Emma.
— Je vois, réplique la patronne, un sourire qui ne trompe personne. Emma a du travail.
Tatiana jette un dernier regard à Emma, un mélange de frustration et de quelque chose d’autre qu’Emma ne parvient pas à identifier.
— On s’appelle plus tard, Emma.
Elle s’éloigne rapidement, laissant Emma et Marina seules.
— Tout va bien ? demande Marina, les sourcils froncés.
Emma soupire.
— Je ne sais pas. Elle… elle est convaincue que Damien et moi formons un beau couple, alors qu’elle sait les problèmes que nous avons…
Marina s’accoude contre le comptoir en vérifiant que l’entrée et vide avant de poursuivre :
— C’est étrange. Une véritable amie te dirait de prendre du recul et de vraiment voir ce que tu souhaites…
Marina pose une main sur l’épaule d’Emma :
— Écoute, tu dois faire attention. Personne ne peut te dire ce que tu dois ou pas faire.
— Je sais, murmure Emma, les larmes aux yeux. Mais je suis perdue…
— Tu sais quoi ? On va sortir ce soir. Pas un truc fou, juste un petit fast-food et une balade sur la plage au coucher du soleil. Pas d’obligation de conversation, seulement, passer du temps avec quelqu’un qui écoutera au besoin, ça te tente ?
Emma regarde Marina, reconnaissante de son soutien et de cette capacité qu’elle a à la comprendre sans un mot :
— D’accord, acquiesce-t-elle vivement, pour une fois, sûre d’elle.
— Bien ! Et maintenant, au travail, les croissants n’attendent pas !
Emma sourit légèrement, se sentant un peu plus forte grâce à Marina. Elle sait qu’elle n’est pas seule, et que quelqu’un sera là pour l’aider à traverser cette épreuve, même si prendre une décision s’avère encore compliqué pour elle.
Tout en réalignant les viennoiseries, elle espère que d’ici ce soir, elle sera capable de relativiser et d’y voir plus clair.
Le reste de la matinée passe rapidement, entre les clients habituels et les touristes curieux des festivités à venir. Alors que l’horloge approche de midi, la porte de la boulangerie s’ouvre à nouveau, et un frisson parcourt Emma suivit d’une sensation étrange.
Deux hommes se tiennent là. L’un, grand et brun, lui semble tout de suite amical avec ses remarques sur les noms des pâtisseries. L’autre, à côté de lui, dégage une aura sombre et mystérieuse. Il porte une veste en cuir noir qui accentue son allure ténébreuse. Les battements de son cœur accélèrent alors qu’elle se tourne avec un sourire professionnel pour s’adresser à eux :
— Bonjour, messieurs, puis-je vous aider ?
Le brun lui sourit, mais le second homme reste figé, son regard azur fixé sur elle. Il a comme une expression étrange.
— Bonjour, mademoiselle. Nous cherchions une boulangerie, on nous a dit que celle-ci était la meilleure.
— Vous avez bien été renseignés, dit-elle en riant légèrement. Vous désirez quelque chose en particulier ?
— Quelque chose de local continue le plus loquace.
L’autre homme ne dit rien. Il empoigne instinctivement son collier, comme s’il avait besoin de s’y accrocher. Son regard est toujours fixé sur Emma, et son estomac commence à se serrer d’appréhension.
— Vous… vous avez un accent très prononcé… D’où venez-vous ? demande-t-elle les mains tremblantes en attrapant un sac en papier pour y glisser un beignet landais.
— Emera ?
La voix grave de l’homme muet jusqu’à présent interrompt son geste alors qu’elle fronce les sourcils, surprise :
— Pardon ?
— Emera, répète-t-il.
— Non, Emma, sourit-elle poliment en désignant son badge.
Il cligne des yeux, secouant la tête comme pour chasser une mauvaise pensée. Il la regarde, l’air perdu, désorienté.
— Monsieur, tout va bien ?
Il hoche la tête, incapable de répondre. Il recule, faisant signe à son ami qu’il a changé d’avis, et sort précipitamment de la boulangerie.
— Hé bien, sourit l’ami en question, c’est la première fois que je le vois agir ainsi en la présence d’une femme, raille-t-il.
— Vous êtes sûr qu’il va bien ?
— Oh, vous savez, il a parfois ses moments, répond-il en haussant les épaules. Il est un peu… spécial.
Elle le regarde, perplexe. « Spécial » ? C’est un euphémisme. Son comportement était plus qu’étrange. Il semblait… perdu, comme s’il avait aperçu un fantôme. Et ce mot, « Emera », qui résonne encore dans sa tête…
— Bon, je vais prendre ceci et un jus d’orange. Au fait, je suis Valentin, dit-il en la sortant de ses pensées.
Elle termine la commande, regarde dehors l’homme qui ne la quitte pas des yeux, un sentiment de malaise l’envahit.
— Voilà, monsieur, dit-elle en lui tendant ses achats.
Il sourit, puis se tourne vers la porte.
— On se reverra peut-être, Emma, dit-il en faisant un clin d’œil.
Elle lui sourit faiblement, puis l’observe sortir.
— C’était qui, ce beau gosse ?
L’arrivée de Marina la fait sursauter alors qu’elle pose une main sur son cœur qui bat à toute vitesse.
— Valentin, murmure-t-elle.
— Et l’autre ? On dirait qu’il a croisé un fantôme !
— Je ne sais pas… Il m’a demandé si je m’appelais Emera…
— Emera ? C’est quoi, ce nom ?
— Aucune idée… Il avait un regard… étrange…
— Un regard étrange ? Raconte-moi ça !
Emma retrace à Marina la scène qui vient de se dérouler, en insistant sur l’attention intense de l’homme et sur le mot « Emera » qu’il a prononcé. Sa patronne l’a rassurée en lui disant qu’elle s’en faisait pour rien, qu’elle avait peut-être un visage commun – bien qu’elle en doutait – et qu’il l’avait confondue avec une autre.
Le reste de la journée se passe sans incident, mais l’image de l’homme mystérieux ne cesse de hanter Emma. Elle se demande qui il est, ce qu’il voulait, et pourquoi il l’a appelée « Emera ».
Le soir venu, Emma se prépare pour sa sortie avec Marina. Elle a hâte de se changer les idées et d’oublier cette étrange rencontre. Alors qu’elle se maquille, son téléphone sonne. C’est Damien, son compagnon.
— Emma, chérie, j’ai besoin de ton aide, dit-il, sa voix pressante.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande Emma, sentant une vague d’appréhension l’envahir.
— J’ai un problème avec ma carte de crédit. Tu peux me faire un virement ?
— Damien, on a déjà parlé de ça, je ne peux pas te donner de l’argent à chaque fois que tu as un souci.
— S’il te plaît, Emma, c’est une urgence. Je te rembourserai dès que je rentre.
Emma soupire. Elle sait qu’elle ne devrait pas céder, mais elle ne veut pas le laisser dans une situation difficile.
— D’accord, je te fais un virement ce soir, dit-elle, à contrecœur.
— Merci, dit-il, avant de raccrocher.
La frustration et la colère glissent dans son être. Elle a l’impression d’être prise pour une tirelire. Elle décide d’annuler sa sortie avec Marina et de se promener pour se changer les idées.
Elle marche sans but, les larmes aux yeux. Elle se sent seule et perdue. Elle ne sait plus quoi faire de sa vie.
Alors qu’elle passe devant la boutique d’antiquités réputée de la ville, elle s’arrête. La vitrine est illuminée. Attirée par ce lieu par une force inconnue, elle entre et se laisse séduire par la douce odeur du papier d’Arménie brûlant dans un bougeoir sur un comptoir ancien.
Elle fait le tour des étagères d’un rangement approximatif. Tout à l’inverse de sa personnalité. Pourtant, elle se sent à l’aise dans se désordre et contemple quelques babioles avec intérêt.
Soudain, son regard se pose sur une boule à neige étrange. Les rayons lumineux n’éclairent que cet objet, le rendant mystérieusement attirant.
Son socle doré, la poudreuse recouvre une forêt où semble marcher une silhouette féminine vêtue d’une longue cape sombre.
— Je peux vous aider ?
Elle sursaute à la voix chevrotante de la femme âgée à ses côtés.
— Je ne voulais pas vous effrayer, s’excuse-t-elle.
— Ce n’est rien. À combien est cette boule à neige ?
— Elle est très ancienne.
La vendeuse tend la main pour qu’Emma le lui donne, ce qu’elle fait à contrecœur.
— C’est un bois doré, d’une très vieille époque. On n’en trouve plus depuis longtemps.
— Combien ?
— Au moins deux milles.
— Deux milles ?!
— Oui, je pourrais en exiger plus, ceci dit.
C’est la somme que Damian lui a réclamée un instant plus tôt au téléphone.
— Puis-je insister et demander de baisser à mille ? essaie-t-elle.
La femme âgée plonge ses yeux gris dans les siens comme si elle tentait de sonder son âme avant de donner sa réponse :
— J’accepte, car vous me faites penser à ma petite-fille.
— Je vous remercie, madame.
Elles se dirigent vers le comptoir et la vendeuse lui emballe joliment la boule à neige. Damian sera furieux de découvrir cet achat, mais Emma s’en moque. Depuis bien longtemps, elle s’offre un cadeau avec son argent. Elle travaille pour elle avant tout et cet argent, ce présent lui appartient. Elle donnera à son compagnon la moitié de la somme demandée et il devra s’en contenter, même si une boule d’appréhension concernant sa réaction grandit au creux de son ventre.
— Vous verrez, reprend la femme âgée en attrapant délicatement sa main, cette boule à neige… elle apaisera les tempêtes qui grondent en vous, si vous la laissez faire.
Et cette phrase ne la quitte pas jusqu’à ce qu’elle aille se coucher.
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