Aurora pensait y trouver Hélios, mais leur point de rencontre habituel apparaissait désert. Elle avait désespérément besoin de parler à quelqu’un. Ignus restait distant, ou tout simplement introuvable. Plus le temps avançait, plus elle craignait de ne jamais le revoir. Peut-être était-ce insensé, néanmoins, elle ne parvenait pas à se défaire de cette impression.
Une conclusion avait fini par s’imposer à elle : elle devait lui faire part des sentiments qu’elle éprouvait à son égard. Ainsi, peut-être qu’il comprendrait ? Peut-être qu’ils parviendraient à retrouver cette complicité perdue ? Il continuait de fréquenter Hélios, alors pourquoi pas elle ? Pourquoi refusait-il ne serait-ce que de lui parler ? Déçue de ne pas trouver son ami, elle s’apprêtait à partir lorsque sa voix retentit juste derrière son dos.
— Tu me cherchais ?
Aurora sursauta. Il n’y avait personne quelques secondes auparavant. Venait-il de son Repère ? Peu importait. Soulagée qu’il fût là, finalement, elle se retourna promptement.
— Oui, et si tu croyais me faire peur, c’est raté ! le tança-t-elle en croisant les bras.
Hélios se contenta de rire et elle ne put s’empêcher de sourire à son tour. Il avait le don de lui faire oublier instantanément tous ses problèmes. Dans une légère révérence, il lui tendit une main qu’elle saisit sans hésiter, le laissant la conduire dans son Repère.
— Tu voulais me dire quelque chose, ma Petite Luciole ?
Elle aurait voulu lui parler de ses difficultés, de ce pouvoir qu’elle était censée posséder sans en être sûre, de cette pression qu’elle ressentait… mais Lucien lui avait interdit d’en parler à qui que ce fût. Hélios était son disciple, peut-être pourrait-elle se confier à lui, malgré tout ?
Soudain, il commença à chantonner en virevoltant dans des pirouettes et arabesques. Il avait bien senti qu’elle était tourmentée. Même si Aurora n’était pas prête à lui en parler, il savait comment lui changer les idées. Sa voix claire résonna, puis il lui prit la main pour l’emporter dans sa danse sur une musique entraînante. Elle rit de bon cœur, de ce rire cristallin qu’il ne se lassait pas d’entendre.
Le timbre aérien d’Hélios l’avait enchantée. Alors qu’il s’était tu et que le rythme avait un peu ralenti, une idée la traversa tout à coup. Elle ferma les yeux et posa la tête sur son épaule. Puis, elle se concentra. Au bout d’un moment, elle la ressentit. Furtivement, d’abord, puis de plus en plus clairement. L’ondulation de cette Lumière, puissante, vive et rassurante. Elle comprit enfin la teneur des propos de Lucien. Ses lèvres s’étirèrent alors qu’elle se laissait bercer au creux de cette chaleur si sécurisante.
Brusquement, elle réalisa que c’était dans les bras d’Hélios qu’elle se trouvait, que c’était lui qu’elle avait enlacé sans s’en rendre compte. Depuis combien de temps s’était-elle laissée aller ainsi ? Lui aussi l’étreignait, caressant ses longs cheveux, si tendrement.
— Aurora, je…
Hélios s’interrompit, ne laissant pas les mots franchir ses lèvres. Ce serait trahir Ignus, alors même qu’il faisait tout son possible pour l’aider à s’en sortir. Il ne pouvait pas se le permettre. Pas maintenant. Peut-être jamais…
— Je serai toujours là pour toi, d’accord ?
Aurora acquiesça en se détachant de cette douce étreinte. Hélios la fixait d’un drôle d’air, un sourire si énigmatique illuminant ses traits. Comme lors de leur première rencontre, elle se sentit soudainement intimidée par sa présence. Pourquoi ce regard la gênait-elle autant ? Elle baissa les yeux, repensant brutalement à la raison qui l’avait poussée à venir le trouver.
— Hélios… Si je devais te parler… C’était à propos d’Ignus…
— C’est un sujet qui revient tellement peu dans nos conversations, se moqua-t-il gentiment.
En réalité, il était déçu. Toutefois, il ne pouvait pas lui en vouloir, puisque ses propres pensées l’avaient amené à leur ami commun.
— Qu’est-ce qui lui arrive ? Tu dois le savoir, toi… J’ai besoin de savoir, s’il te plaît.
— Ignus… hésita-t-il, traverse une mauvaise passe. Il a juste besoin de temps, mais ne t’inquiète pas ! Je suis sûr que tout va finir par rentrer dans l’ordre.
— Tu dis ça pour me rassurer… Je vois bien que c’est plus qu’une simple mauvaise passe. Est-ce que… Il t’a parlé de moi ?
— Je… Non, pas vraiment. Peut-être qu’il cherche tout simplement à te protéger, tu sais.
— Il faut que je lui parle… Je suis sûre que je pourrais l’aider ainsi, mais je…
Aurora s’interrompit, troublée. Quelque chose au fond d’elle l’empêchait de poursuivre sa confidence. Devait-elle vraiment partager ses doutes avec lui ?
— Vas-y, je t’écoute, l’encouragea-t-il en laissant transparaître cette bienveillance qui le caractérisait.
— Voilà… Je l’aime, mais il refuse de m’écouter, et je ne sais pas comment le lui dire…
Aurora avait débité cette phrase d’un seul coup et une gifle de sa part aurait pu être moins cinglante. Hélios avait déjà deviné cet état de fait, mais l’entendre de sa bouche s’avérait être bien plus violent… Cependant, il ne devait rien laisser paraître, rester égal à lui-même.
— Si tu veux rendre la vue à un aveugle, il faudra faire un miracle…
Il se morigéna devant le regard choqué d’Aurora. Pourquoi avait-il laissé échapper une telle sottise ?
— Je suis désolé… Je ne…
— Tu ne peux pas être sérieux une minute ! s’emporta-t-elle alors. C’est…
Aurora recula en secouant la tête. Son visage exprimait un profond désarroi ; elle allait s’enfuir, et s’il la laissait faire, ce ne serait plus jamais pareil entre eux.
— Attends !
Mais elle n’attendit pas, s’évaporant brusquement devant lui. Hélios resta un instant ainsi, son geste pour la retenir suspendu dans les airs. Il avait eu beau tenter de se rattraper, il avait échoué lamentablement.
Avec amertume, il se conforta dans son idée. S’il voulait rendre Aurora heureuse, il devait trouver un moyen d’aider Ignus à s’en sortir.
L’atmosphère feutrée malgré l’agitation environnante se voulait déconcertante. Erwan se souvenait désormais qu’il s’agissait du pouvoir de Boris : atténuer les sons.
— Je ne t’attendais pas aussi tôt, Erwan. Tu as déjà des choses importantes à me transmettre depuis notre dernière entrevue ? Je te l’ai dit, moins nous nous verrons, moins il y aura de chance qu’on découvre notre petit manège.
— Je sais, mais… J’ai besoin d’éclaircir un point important pour moi.
— Pour toi ? Quel égoïsme ! ponctua Boris avec dépit.
— Tu es de mauvaise humeur, je vois…
— Je te l’ai déjà dit, ton rôle est important ! Tu ne dois pas tout gâcher pour des raisons stupides.
— Donovan m’a confié une nouvelle mission, coupa Erwan.
Il perçut l’étincelle dans les iris anthracite qui le fixaient : il avait enfin obtenu l’intérêt de son interlocuteur, bien moins chaleureux que lors de leur dernière rencontre. Avaient-ils vraiment toujours été amis, comme il l’avait prétendu ? Sa mémoire lui jouait encore des tours.
— Je t’écoute, le pressa Boris.
— Je suis assigné à la surveillance d’une renégate. Cette fameuse Tessa.
Boris fronça ses sourcils broussailleux, contrarié sans nul doute.
— La dernière fois tu as évité le sujet, poursuivit Erwan, mais j’ai comme un pressentiment la concernant. On se connaissait, avant ça… N’est-ce pas ?
Boris plaqua ses larges mains sur la table en détournant le regard mais aucune réponse ne franchit ses lèvres.
— Boris. Je suis censé être déjà en train d’accomplir cette foutue mission, alors crache le morceau rapidement.
— Pourquoi a-t-il décidé ça après ce qu’elle t’a fait ? Il sait quelque chose… maugréa-t-il.
— Il sait quoi ?
Boris l’observa un long moment, Erwan aurait juré pouvoir apercevoir les rouages de son cerveau cracher de la fumée.
— Ne réfléchis pas trop longtemps, je vais perdre patience, siffla-t-il entre ses dents.
— Tessa, toi et moi, nous avons fondé la Dissidence.
Chaque mot avait été prononcé lentement, dans un effort qui semblait incommensurable à celui qui les prononçait. Abasourdi, Erwan écarquilla les yeux. Cette révélation lui parut incongrue, résonnant pourtant dans son esprit comme une vérité dissimulée malgré son évidence.
— Nous étions amis, reprit Boris d’une voix sourde.
L’expression de rage tourmentée et sillonnée de larmes qui le hantait depuis qu’il avait été victime de ces rubis étincelants frappa Erwan à nouveau. Pourquoi n’avait-il aucun autre souvenir d’elle ? Lorsqu’il avait revu Boris, certains épisodes lui étaient revenus, des beuveries, des batailles, des joies et des peines qu’ils avaient partagés. Cependant, il avait beau se concentrer sur cette vision, rien d’autre n’apparaissait lorsqu’il pensait à Tessa.
— Quel genre d’amis ferait une telle chose… murmura-t-il avant de hausser progressivement le ton. Nous l’avons vendue n’est-ce pas ? Je l’ai offerte en pâture à Donovan !
— Pas la peine de t’énerver. C’était le plan convenu.
— Je ne te crois pas.
Cette fois-ci, ce fut une tristesse fugace qui se peignit sur les traits bourrus de Boris alors qu’Erwan serrait les poings, peinant à contenir le flot de pensées et de colère qui l’assaillait. Résigné, l’imposant meneur reprit sur un ton dénué de la moindre émotion en ignorant la dernière réplique de son interlocuteur :
— Nous sommes partis du principe que Donovan n’avait aucune idée de ton appartenance à la Dissidence lorsqu’il t’a proposé de rejoindre ses Puissants. Nous avons élaboré plusieurs stratégies : c’était l’occasion d’avoir une taupe au plus près de notre cible. Mais sa condition est tombée. Il t’a mis en concurrence avec d’autres candidats : il a décidé de choisir celui qui serait capable de retrouver la Reine Écarlate qui avait disparu depuis sa déchéance. Tessa.
— Et nous lui avons obéi, comme des lâches !
— Ce n’est pas aussi simple, rétorqua-t-il. Tu as hésité bien trop longtemps. Assez longtemps pour qu’ils emprisonnent Alex.
— Parce que tu me tiens pour responsable en plus de ça !
Erwan avait cédé à l’ouragan qui menaçait en lui. Sa chaise avait roulé avec fracas alors qu’il s’était brusquement levé en cognant des poings sur la table. Il y avait du vrai dans tout ce que lui racontait Boris, mais ses propos étaient orientés. Les aiguilles qui lui donnaient la sensation que son crâne était lacéré de toutes parts avaient repris leur furieux ballet alors que des images dansaient dans un chaos entêtant.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, continua imperturbablement Boris. Tu voulais savoir, tu sais.
— Tu ne m’as pas tout dit.
— Je ne t’en dirai pas plus pour cette fois. Remets-toi les idées en place, Erwan. Nous sommes tous des victimes dans cette histoire. Tous.
Erwan serra les dents, puis quitta les lieux sans un mot de plus, sans même prêter attention aux paroles de Boris dans son sillage, toujours harcelé par le tumulte impétueux déchirant son esprit. Dans quelques instants il commencerait cette mission que Donovan lui avait assignée. Ironie du sort ou déplacement volontaire de l’un de ses pions ? Peu lui importait, car la seule chose qui l’effrayait à présent, c’était de recroiser le regard écarlate de celle qu’il avait trahie.
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