C'était avec un poids dans la poitrine que je m'éveillai de ma nuit — ou de ma sieste, plutôt, si l'on devait être honnête. Encore une fois, après mon service, le sommeil m'avait déserté et je me sentais nauséeux. L'absence d'une vraie nuit de repos commençait à altérer mes sens, mes capacités cognitives et même mes mouvements. Je restai un moment allongé sous ma couette, attendant que le vertige provoqué par mon envie de me lever daigne passer.
Mei-Lin avait raison : je devrais sans doute consulter. Cela ne pouvait durer. Ce n'était pas parce que je comptais quitter l'équipage du Voyageur des Horizons après cette traversée que je devais me laisser aller. J'avais encore du travail, des tâches à accomplir, des responsabilités à assurer. Il n'était pas question que le manque de sommeil m'empêche de faire ce pourquoi j'avais été engagé.
Quand je sentis mon corps sortir doucement de sa léthargie, je me retentai de m'asseoir. Je ne pouvais être trop pressé : au moins geste brusque, ma tête me tournait et j'étais obligé de m'arrêter de nouveau. Je m'habillai en douceur, lavai mon visage et mes dents, puis consultai mon terminal. Mei-Lin m'avait envoyé un message : elle m'informait de l'heure de rendez-vous pour se rendre à Indrapour. Je poussai un soupir et ouvris le rideau de ma cabine. L'arrivée était imminente ; je reconnaissais les paysages. Le lac Cristal et la côte à l'ouest, les forêts d'Avalon desquelles on se rapprochait à l'horizon, au nord, les plateaux de neige de chaque côté des rails. L'hiver était rude, cela se voyait. J'avais du mal à croire qu'il ferait encore plus froid qu'à Ætheria une fois le train arrêté en gare. Je me vêtis d'une couche en plus et quittai mon compartiment.
Dans le wagon-bar, tout le monde patientait. L'étape d'Indrapour était l'une des plus importantes et il ne faisait aucun doute que les passagers étaient aussi impatients que nous. De vingt-quatre heures, elle annonçait le plus long trajet du périple. Car une fois que le train quittait Indrapour, il ne s'arrêtait plus pendant presque deux jours. Sa vitesse était drastiquement réduite pour traverser la grande forêt primaire d'Avalon et les kilomètres se succédaient lentement. C'était aussi pour cette raison pour l'équipage du Voyageur des Horizons profitait de la ville ignisorienne pour se ressourcer. Car, après, ils seraient enfermés avec des passagers impatients qu'il faudrait rassurer. Rien que d'y penser, j'en étais épuisé.
Je rejoignis Asha et Mateo qui me saluèrent en pointant du doigt mon air fatigué. Mei-Lin semblait prête à faire une réflexion, mais je ne lui laissai pas le temps.
— Je vais bien, ne vous inquiétez pas. Et je vais consulter, pas la peine de me le rappeler.
Surpris par mon ton las, mes collègues n'insistèrent pas. Alors que leur conversation sur le choix du menu de ce soir dans notre restaurant habituel reprenait, j'observai l'ensemble des membres de l'équipe et les groupes qui s'étaient formés. Amir discutait avec Ingrid, Tao et Ana. Les serveurs et serveuses, Ayumi, Jasmine et Rafael se tenaient devant le comptoir et paraissaient absorber par ce que racontait Giorgia. À côté d'elle, sa petite-fille, Sofia, riait. Les responsables mécaniques et entretien, Jorga et Inari, se tenaient à l'écart, avec Gytis, l'apprenti mécanicien. Avec elles, Lena souriait, passionnée par les discussions qui animaient leur petit cercle. Mon cœur se serra quand je la vis. Nous n'avions pas discuté depuis la veille et j'ignorai si elle m'en voulait encore de ce que je lui ai dit.
Sans doute que oui.
Indrapour était sous une pluie battante quand nous y arrêtions. Cela ne me donnait pas envie de sortir du train, mais je fus entraîné de force par Asha qui attrapa mon bras et s'assura que je ne m'échappai pas. Nous croisions quelques collègues sur les quais avec qui nous échangions quelques mots avant de quitter la gare promptement. Je n'eus d'autres choix que d'affronter la pluie, mon bonnet enfoncé sur mon crâne et la moitié du visage rentré dans mon col. Je me retenais de me retourner pour observer Lena ; elle peupla mes pensées jusqu'à notre destination.
Car, s'il y avait bien une raison pour laquelle tout le monde, sans exception, faisait cette étape, c'était pour son célèbre complexe, Le Vlad. Tenu par Vladimir Petrovich, ancien contrôleur du Voyageur des Horizons et, accessoirement, père d'Ingrid et Rafael, il avait construit une ville dans la ville, basé sur les plans d'un centre commercial de l'ère industrielle. À chaque fois que je voyais l'arche lumineuse qui nous accueillait, je ne pouvais m'empêcher de secouer la tête. Je ne l'avais pas connu à bord, mais son extravagance n'était plus un secret pour personne.
Après avoir traversé une longue allée couverte d'une pergola en bois sur laquelle reposaient des dizaines de plantes, nous arrivions dans le hall. Rien n'avait changé : malgré le mauvais temps, le dôme de verre renvoyait une luminosité incroyable sur la fontaine qui faisait office de rond-point. De chaque côté, les vitrines se succédaient. Un grand escalier en bois et en verre permettait de rejoindre l'étage — des ascenseurs avaient aussi été érigés pour assurer un accès optimal pour tous les visiteurs. Dans un coin de mon champ de vision, j'aperçus Lena qui observait les lieux avec fascination et cela me rappelait la première fois que j'y étais entré.
Moi aussi, j'eus ce regard pétillant sous les éclairages, les plantes et l'architecture. Mais aujourd'hui, je voyais cette construction d'un mauvais œil. Et je n'étais pas le seul : les avalones appréciaient peu qu'un des leurs ait conçu un édifice si grand qui portait son nom et regroupait tant de magasins. Ingrid et Rafael, d'ailleurs, s'étaient souvent ligués contre leur père quand le projet n'était qu'un embryon d'idée. Mais cela n'avait pas suffi et il brassait aujourd'hui tant d'argent que l'on disait qu'il était plus riche que la famille impériale elle-même.
En observant l'ensemble du personnel du train, je compris rapidement que personne ne voulait rester là. C'était Mei-Lin qui nous forçait à nous y rendre à chaque fois pour saluer un ancien collègue. Mais l'on ne s'y attardait jamais : il y avait bien d'autres lieux incroyables dans cette ville à visiter.
— Ah ! Mei-Mei, vous voilà !
Je retins mes yeux de se lever au ciel. Vlad ne changeait pas : grand, corpulent, une longue tresse pour maintenir sa longue chevelure sombre tirant sur le gris et une barbe entretenue dévorant la moitié de son visage, il avait toujours le regard rieur et la voix grave. Il nous adressa des saluts joyeux, embrassa ses enfants et entama une conversation à sens unique avec Mei-Lin.
Ingrid et Rafael furent les seuls à rester à ses côtés ; tous les autres se dispersèrent, dont moi. Je repérais un café, un peu plus loin, et m'apprêtai à m'y diriger quand la main d'Asha saisit mon poignet et m'entraîna à sa suite. Je soupirai en la voyant m'emmener vers une librairie. J'aimais les librairies, mais le rayon sur les biographies d'artistes ne me faisait si chaud, ni froid. J'attendis qu'elle m'oublie dans la contemplation de toutes ces personnalités qu'elle admirait et m'éclipsai.
Ce fut alors, au détour d'un rayon dédié aux voyages, que je percutai quelqu'un. Je râlai avant de reconnaître la veste vert forêt de Lena.
— Ah, c'est toi, me dit-elle simplement.
Je crus déceler de la déception dans sa voix. Je tentai de lui sourire, mais elle ne me répondit pas.
— J'essayai de fuir Asha, lui dis-je pour détendre l'atmosphère. Je n'ai pas vu où j'allais, excuse-moi.
Elle darda sur moi un regard méfiant, me fit un signe de tête et me contourna.
— Je suis désolé pour ce que j'ai dit hier.
Elle s'arrêta. Doucement, elle se retourna et se figea devant moi.
— Je n'aurais pas dû, ça m'a échappé.
— Mais tu doutes encore de moi ?
— Ce n'est pas de la méfiance, lui expliquai-je. C'est que tu viens juste d'arriver. Ingrid est là depuis des années et j'ai vu son don à l'œuvre. Je ne pense pas que tu mentes sur qui tu es et les raisons de ton voyage. Je pense simplement que quelque chose nous échappe, à tous, quant à ton lien avec les Échos. C'est tout.
Elle acquiesça, le regard fuyant.
— Je suis désolée d'avoir mal réagi, me dit-elle d'une petite voix. Mais je te promets que je ne savais rien des Échos avant que tu m'en parles. Je ne sais toujours pas très bien ce qu'ils sont.
— Moi non plus, à vrai dire. Peut-être qu'on pourrait discuter de ça avec Ingrid, quand elle se sera dépatouillée de son père.
Elle fronça les sourcils.
— Attend, Vladimir Petrovich est son père ?
— Oui, ris-je.
— Je n'aurais pas parié.
Je la comprenais : Ingrid et son frère cadet, Rafael, avaient tous les deux hérités du tempérament de leur mère, et de son physique également. Rien n'aurait pu prédire qu'ils étaient les enfants de l'homme le plus riche du monde.
— Inari m'a dit qu'on allait manger dans un petit restau.
Je baissai les yeux sur ma montre et acquiesçai.
— On ne devrait pas tarder à s'y rendre. Tu aimeras, j'en suis certain.
Elle me sourit et je sentis enfin toute l'animosité qu'elle me portait s'envoler. J'en étais soulagé et mon cœur me le fit bien comprendre. Je crus même que mes joues rougissaient à mesure que mon regard s'enfonçait dans le sien. Je me raclai la gorge pour rompre le moment et fit craquer mes doigts, mal à l'aise.
— On devrait retrouver Asha pour qu'elle ne reparte pas avec une pile de bouquins sous le bras.
Lena rit et accepta de m'accompagner. Comme je l'eus envisagé, Asha était déjà en train de porter trois gros livres sur des artistes qu'elle appréciait. Je n'aimais pas l'empêcher d'acheter ce qui lui faisait plaisir, mais lui rappelait qu'elle ne regagnerait le train que dans la nuit, qu'elle n'avait pas de sac et qu'elle allait abîmer ses livres sous la pluie.
— J'ai tout prévu ! s'exclama-t-elle. Je vais les laisser à l'accueil et je viendrais les chercher demain, avant le départ !
Je ris et m'empressai de l'aider à poster les quatrième et cinquième livre qu'elle ajoutait à sa pile. Quand je sortis de la librairie, suivi de près par Lena, elle m'arrêta.
— Tu ne rentres pas au train, ce soir ?
Je fronçai les sourcils, surprit qu'elle connaisse cette information. Elle expliqua :
— Inari m'a dit que tu avais l'habitude de réserver une chambre d'hôtel et vu que tu as omis le « nous » quand tu parlais du retour au train à Asha, j'en ai déduis que c'était le cas aussi ce soir.
J'acquiesçai ; ce n'était pas un secret, mais je n'aimais pas que ça s'ébruite.
— En effet, je profite de l'escale à Indrapour pour dormir seul, loin du train. C’est la seule fois où je ne suis pas en service la nuit. Et, j'ai besoin d'un peu de solitude, parfois.
Elle hocha simplement la tête et nous reprenions notre chemin, comme si de rien n'était. Je me surpris à vouloir lui proposer de m'accompagner, de s'éloigner, elle aussi, avec moi.
L'idée était plaisante. Mais je n'osai pas.
À la place, je l'emmenai vers notre groupe, prêt à partir pour notre restaurant préféré, le cœur battant.
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