Pourquoi vous inscrire ?
«
»
tome 1, Chapitre 14 « La mémoire d’Hikari » tome 1, Chapitre 14

J'étais si efficace dans mes tâches que lorsque le train arriva en gare d'Hikari, Giorgia m'annonça que je pourrais prendre une pause entre les services du midi et du soir. Je m'affairai à laver les plats et les casseroles qui me parvenaient, de remplir le lave-vaisselle et de le vider au fur et à mesure, sans oublier de nettoyer l'évier, l'inox qui protégeait le mur et le sol.

À aucun moment je n'avais cessé de songer à Vanya et à son histoire. Je me surprenais à lui inventer une vie, un caractère et des passions. Quand je pris ma pause, je songeais que j'aurais apprécié rencontrer cette version sans doute idéalisée de la princesse disparue. Parfois, les mots de Nikolaï me revenaient en tête et bien que j'en riais, mon cœur se serrait dans ma poitrine. Peut-être, qu'au fond, j'aurais aimé que ce soit vrai.

Lorsque l'ensemble des passagers eut quitté le Voyageur des Horizons et que mon travail fut terminé, Giorgia me glissa un billet et me somma de lui acheter un célèbre wrap au piment qui faisait la réputation d'Hikari — entre autres. Car, ce qui m'intéressait le plus dans cette cité, c'était sa mémoire.

Je descendis du train, bien couverte, et me délecta de la fraîcheur sèche du quai. Je longeai le train, quittai la gare et levai les yeux vers le ciel, les mains dans les poches. Je me rendis compte à quel point j'avais eu besoin d'une bouffée d'air après ces quelques jours passés bien entourés. Je n'étais pas de nature solitaire — comment pourrais-je l'être en vivant dans une maison pleine de bambins bruyants et joueurs ? — mais j'appréciai ces moments où je me retrouvai. Je songeai que j'aurais pu proposer à Nikolaï de m'accompagner, mais me ravisai.

Hikari était une destination que je voulais découvrir seule.

La ville n'était pas grande, mais contrairement aux dernières cités dans lesquelles j'avais pu flâner, les rues étaient plus grandes et abritaient bien plus de commerces. Ici, l'atmosphère était particulière, avec ses structures de pierres brutes apparentes et son béton gris vieilli. Les rumeurs ne mentaient pas : Hikari semblait tout droit sortie du passé, rare endroit qui avait été épargné par la montée des eaux et la Tempête Planétaire. Ignisoria, en dehors de ses côtes, aurait pu demeurer comme Hikari, conservant ses bâtiments anciens, les routes et les usines. Mais j'avais lu que, très vite, les habitants avaient voulu recommencer de zéro. Détruire l'ancien pour repartir sur de bonnes bases et, surtout, des bases saines pour l'environnement.

Hikari avait fait le choix de garder un pied dans l'ancien monde en profitant de ses monuments pour attirer les touristes. Les rues portaient encore les traces de goudron, ce matériau introuvable aujourd'hui, ainsi que des répliques de ce que l'on ne voyait plus que dans les livres. Les grandes vitrines de verre ainsi que les auvents et étals en plastiques se succédaient, pour le meilleur comme pour le pire. Je me souvenais avoir appris que cette ville avait fait débat, des décennies plus tôt, Avalon estimant que les restes de l'ancienne civilisation ne devraient pas rester visibles. Mais la balance avait penché en faveur d'Ignisoria et des arguments de ses habitants. Si ces restes pouvaient empêcher à l'humanité de retrouver ce chemin destructeur, alors Hikari en serait la gardienne.

De loin, alors que je me tenais sur ce qui semblait être la place centrale de la ville, je pouvais apercevoir la cheminée métallique d'une usine couverte de mousse. Combien de temps encore ces vestiges anciens demeureraient en place ? Nul ne le savait. Mais la crainte que cela soulevait était palpable dans la ville. Je croisai des écriteaux qui expliquaient le rôle d'Hikari dans la préservation de l'environnement et la limitation de l'ambition humaine. Je comprenais que les habitants faisaient tout pour entretenir au mieux les constructions et qu'ils savaient prendre les décisions nécessaires quand l'une d'elle devenait dangereuse.

Si l'aspect ancien me plaisait, c'était surtout cette atmosphère unique qui me plaisait. Ici, la réalité prenait une autre tournure, comme lorsque j'allais rendre visite à Oma. J'aimais découvrir ces objets et souvenirs d'un temps que je n'avais pas connu. Me projeter dans un monde qui n'était pas le mien. Comprendre des habitudes et des mœurs qui m'étaient étrangères.

C'étaient ces sentiments qui me guidèrent à travers la cité. Je remarquai avec fascination que des habitants jouaient le jeu du costume pour ancrer un peu plus les touristes et Hikari dans le passé, bien que les habits d'autrefois n'étaient pas si différents de ceux d'aujourd'hui. La mode allait et venait et je me rendis compte que mes propres vêtements pourraient passer pour ceux de l'époque.

Ce fut en remontant une rue que je tombais sur une petite stèle de pierre noire striée de lignes peintes en doré. Clairement, cet élément détonnait dans l'environnement ambiant et je me penchai pour lire l'écriteau qui y était accolé. Mon cœur manqua un battement quand je parcourus la première ligne.

« À la mémoire de Vanya Brekkenbridge. »

En dessous, deux dates : celle de sa naissance et celle de sa supposée mort. Un petit paragraphe expliquait les faits que je connaissais déjà. Néanmoins, j'appris que la princesse aurait été aperçue à Hikari quelques jours après son enlèvement et que malgré les efforts de la population pour la retrouver, elle n'était jamais revenue auprès de sa famille.

Je ne sus pourquoi, mais il me semblait manquer quelques chapitres à cette histoire. Ou peut-être était-ce simplement, car je voulais croire en une bonne résolution. Que la mort ne pouvait être la fin. Si elle était vraiment décédée, quelqu'un aurait retrouvé son corps. Alors, non, je refusais que ça soit le dénouement.

Je chassai ces pensées de mon esprit et portai une main au-dessus de ma poitrine. Là, dans la poche intérieure de mon manteau, le billet datant de l'inauguration du Voyageur des Horizons demeurait, seul trésor de ma vie avant l'orphelinat. Je n'osai le sortir, mais me souvenait de tout ce qui était inscrit. Et, bizarrement, je me surpris à comparer les dates.

Vanya avait disparu le jour de l'inauguration du Voyageur des Horizons.

« Ça pourrait être toi. »

Je secouai la tête. Ce qu'avait dit Nikolaï était ridicule. Peut-être même que sa théorie était la bonne, que la princesse impériale demeurait au palais, bien confortablement dans la capitale d'Ignisoria, et que sa famille attendait juste le bon moment pour la faire sortir de l'ombre. Je soufflai et tournai le dos à la stèle en me demandant si on aurait, un jour, le fin mot de cette histoire.

La ville était grande et je perdis la notion du temps en flânant sur les routes goudronnées et devant les usines transformées en musée. Je n'avais pas assez d'argent pour visiter les lieux emblématiques du passé et gardait le précieux billet confié par Giorgia pour acheter son wraps. Dans une boutique, en repartant vers la gare, je lui achetai celui au piment et me contentai d'un wrap au fromage, ne supportant pas les épices fortes. Je me régalai sur le chemin du retour, même si l'heure du goûter était déjà passé, et regagnai le wagon du personnel une fois ma dernière bouchée avalée.

Le compartiment n'était pas vide : Ingrid était installée avec un livre dans un des fauteuils et Asha s'endormait, écouteurs dans les oreilles, sur le canapé. Je me fis discrète et tentai de fuir les lieux pour ne pas affronter Ingrid, mais la porte du wagon s'ouvrit devant moi et Nikolaï me barra la route.

— Ah, Giorgia t'a missionnée pour récupérer son wrap, rit-il en voyant le sac entre mes mains.

J'acquiesçai et le laissai passer. Du coin de l'œil, je vis Ingrid me toiser et se lever. Elle rejoignit rapidement l'étage, sans doute plus calme. Asha sortit de son demi-sommeil et quitta le wagon en grommelant qu'on faisait trop de bruits. Je réprimai un soupir : pour quelqu'un qui voulait rentrer discrètement, c'était raté.

— Comment as-tu trouvé Hikari ?

Nikolaï ne semblait pas gêné que de quatre, nous nous retrouvions que tous les deux. J'hésitai entre le congédier à coup d'excuses comme « Giorgia attend son wrap » ou « je dois me préparer pour le service du soir », mais songeai aussi au fait que je pourrais essayer d'en apprendre plus sur l'animosité d'Ingrid à mon égard. Je posai le petit sac en papier à côté du fauteuil, retirai ma veste et m'assit, tout en répondant :

— C'est une très belle ville. J'aime beaucoup l'atmosphère qui s'en dégage.

— Tu as visité des choses ?

Je secouai la tête sans donner de raison. Pas question de lui avouer de nouveau que je n'avais pas d'argent. Je profitai qu'il ne relance pas la conversation pour poser la question qui me tracassait.

— Qu'est-ce que j'ai fait à Ingrid pour qu'elle m'évite à ce point ?

Le sourire de Nikolaï disparut au profit d'une légère grimace. J'avais touché un point sensible.

— Si tu es au courant de quelque chose, tentai-je.

— Elle est spéciale. Ne t'en fais pas, c'est...

— Non, ce n'est pas juste son caractère. Je sens qu'il y a autre chose. Mais peut-être que je devrais directement en parler avec elle.

— Elle ne te parlera pas.

Son ton direct m'intrigua et il paraissait regretter la rudesse de ses mots. Je pris une grande inspiration, me recalai au fond du fauteuil pour adopter une attitude nonchalante — ce qui ne parvint même pas à me convaincre tant mes membres étaient tendus. Nikolaï fuyait mon regard, mais commença à m'expliquer à voix basse :

— Connais-tu la légende des Échos ?

Je secouai la tête. Il ne semblait pas ravi de ma réponse.

— C'est une légende avalone. Pour faire simple, cette légende raconte que les âmes des défunts se retrouvent toutes dans les forêts d'Avalon quand elles ne trouvent pas le repos.

Je l'écoutai attentivement, sans savoir où il voulait en venir.

— Ingrid est avalone. Et comme la plupart des avalone, pour ne pas dire tous, elle est dotée d'une sorte de don. Ce peuple vit en harmonie avec la nature et développe facilement son intuition. Il capte des choses dans l'environnement que nous autres ne pouvons même pas percevoir.

Il prit une inspiration et daigna enfin me regarder. J'en eus le souffle coupé : ses yeux noisette étaient sombres et je ne sus si c'était du à la luminosité ou à ce qu'il s'apprêtait à me réveler.

— Il y a quelques jours, les Échos se sont réveillés dans un des plus grande forêt d'Avalon que le Voyageur des Horizons va traverser. Ingrid est persuadée que ta présence ici les a réveillé et que te garder à bord quand nous serons dans la forêt est une mauvaise idée.

Je fronçai les sourcils et m'apprêtai à répliquer, mais il ne m'en laisse pas le temps.

— L'intuition des avalones se trompe rarement. Elle a eu des rêves et des visions de toi discutant avec des Échos. Elle est convaincue que tu as un lien avec leur réveil et que, peut-être, c'est mauvais signe pour le monde entier.

— Je ne connaissais pas cette légende avant que tu m'en parles, rétorquai-je. Comment pourrais-je avoir réveillé des créatures dont je ne connais même pas l'existence ?

Il haussa les épaules.

— Ingrid ne sait pas non plus. Elle croit juste ce qu'elle a vu.

Je secouai la tête, vexée. Moi qui me croyait accepter au sein de l'équipage, je me rendis compte que ce n'était pas le cas et le constat était amer.

— Et tu la crois ?

— J'en sais rien. J'ai déjà vu les paroles d'Ingrid s'avérer vraies par le passé. Mais comme toi, je ne vois pas comment tu aurais pu réveiller les Échos si tu n'en connaissais pas l'existence.

Il soupira et lâcha une phrase qui me poignarda en plein coeur :

— Après, on ne te connaît pas tant que ça.

— Je n'ai jamais menti ! Enfin, j'ai omis quelques vérités pour rester à bord du train au début, c'est vrai, mais je n'ai jamais menti sur mes intentions.

Au fond de moi, mon coeur se serrait et mes veines bouillonnait. Si je ne partais pas d'ici, j'éclaterai. Je pris une inspiration pour me contenir et me levai brusquement.

— Tu dis que tu ne me connais pas alors que je t'ai dit tout ce pourquoi j'étais dans ce train. Aucun de vous ne m'a jamais rien confié de personnel. Pas même toi. Alors, de nous deux, je crois que celle qui en sait le moins sur toi, et sur vous tous, c'est moi.

Je n'observai pas sa réaction : j'attrapai ma veste d'une main, le sac en papier de l'autre, et pivotai pour sortir du wagon.

— Lena, attend !

Je ne me retournai pas.


Texte publié par Elodye H. Fredwell, 8 mars 2025 à 15h59
© tous droits réservés.
«
»
tome 1, Chapitre 14 « La mémoire d’Hikari » tome 1, Chapitre 14
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
3039 histoires publiées
1343 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Kir Royal
LeConteur.fr 2013-2025 © Tous droits réservés