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CHAPITRE 9

Thé, sucrettes et causettes

Une histoire de l’univers Esoteriam

Θ

Il y avait « ne pas voir » car dans le noir, sans lumière. Et il y avait « ne pas voir » car un démon s’amusait à jouer avec les sens. Denise « ressentait » les ténèbres, poisseuses et pesantes. Elle avait cette impression de nager dedans, de s’empêtrer jusqu’à ne plus pouvoir bouger.

Le doute n’était plus permis. Le démon la privait de sa vue, la tirait petit à petit dans ce monde sans lumière, prêt à… à quoi ? Denise tentait de calmer les battements lourds de son cœur. Il fallait se ressaisir et réfléchir : elle n’avait pas quitté la boutique et se trouvait encore à l’intérieur.

Reprendre le contrôle de son corps s’avérait nécessaire et même si elle n’y voyait rien, elle pouvait tout de même se repérer dans la pièce afin d’appeler les secours. Le premier essai fut un échec ; ses jambes refusèrent de bouger, paralysées. Alors elle inspira profondément, serra le poing pour obliger son cœur à retrouver un rythme apaisé.

Quand enfin il cessa de tambouriner à tout va dans sa poitrine, Denise réussit à bouger le pied droit.

— Parfait, murmura-t-elle. Grimouche ? Tu es par-là ?

Aucune réponse. Elle commençait à craindre le pire. Toutefois, il ne fallait pas céder à nouveau à la panique. Elle buta dans une chaise et prit quelques secondes pour se repérer à l’aide de ses doigts. Une chaise, une table… Des griffures dans le bois. C’était ça ! Elle se trouvait vers la baie vitrée, à la table amochée par le chat d’une vieille cliente, apeuré par les aboiements incessants de Grimouche. Chaque table avait une histoire et celle-ci pourrait bien lui sauver la vie.

Il ne lui restait qu’à pivoter et tenter de rejoindre le comptoir, tant bien que mal. Elle manqua par trois fois de s’étaler au sol. Par moment, les ténèbres revenaient à la charge, gigotaient sur sa peau, s’enroulaient dans ses cheveux et menaçaient de s’engouffrer à l’intérieur de son corps. Denise résista.

Un soupir de soulagement quitta ses lèvres quand sa paume moite se colla à la fourrure rose du combiné. Elle tira sur le cordon et approcha la base du téléphone vers elle. Par chance, les numéros en relief lui permirent de tourner le cadran sans trop d’hésitation.

Le 114. Numéro d’urgence démoniaque. Un indispensable dans la vie de tous citoyens. Un seul bip d’attente et une voix grésillant l’accueillit enfin.

— Numéro d’urgence démoniaque, que puis-je pour vous ?

— Un démon. Aidez-moi. Mon chien !

Denise criait. L’angoisse avait repris le dessus.

— Madame, vous devez garder votre calme. Votre nom, votre adresse je vous prie, répondit l’homme au bout du fil de sa voix lente.

— Mais. Oui ! Denise ! Je suis Denise, de chez Denise Délice dans le Vieux Pirn. Mon chien, pitié, aidez-moi !

— Madame. Denise. Quels sont les signes démoniaques ?

— Je ne vois rien ! Vous allez bouger oui ?

— Êtes-vous certaines qu’il ne s’agit pas d’un problème médical ?

— Je vois rien. Mon chien ne répond plus, gronda Denise, au bord des larmes. Pitié. Aidez-moi ! Il est là. Dans les ténèbres.

— Nous prévenons tout de suite la sorcière-protectrice de votre circonscription. Quelqu’un va arriver. Madame, je vais rester avec vous. Respirez. Essayez de vous mettre à l’abris.

— Je peux pas…

— Madame, calmez-vous. Les secours arrivent.

— Il arrive.

— Madame, accrochez-vous à ma voix.

— Il arrive, pitié, il arrive !

— Mada…

La voix disparut.

Denise relâcha le combiné. Il tomba avec fracas.

Elle le sentait. Il approchait doucement, drapé d’obscurité, du sang le long de ses mains griffues. Il n’y avait plus que lui désormais, monstrueux, difforme, à grignoter sa vie, sa vue, les sons… il s’approchait, griffes tendues.

Soudain, l’alarme démoniaque se déclencha et brisa l’illusion. Une sirène stridente qui résonnait dans les rues de Pirn pour avertir les habitants de se mettre à l’abris. Une sirène obligeant Denise à revenir à la réalité. Les secours arrivaient.

Puis tout s’accéléra. Une vitre explosa. Des bruits de bois cassés. Des grognements. Denise sursauta. La lumière déchira peu à peu le voile de ténèbres et bientôt Denise fut éblouie par cette soudaine clarté retrouvée. Les paupières papillonnèrent un moment pour chasser le flou qui recouvrait sa vision : quand enfin l’image se stabilisa, Denise put constater la bataille qui se déroulait à quelques mètres d’elle.

Une femme faisait barrage entre Denise et le démon, au centre d’une arène improvisée, composée des tables renversées, des chaises brisées et des morceaux de verres éparpillés. Denise n’eut pas le temps de souffler que le maelström reprît : la femme se jeta sur le démon, bien plus grand qu’elle. La monstruosité pencha sa tête cornue vers l’avant, esquiva le premier coup de poing et tendit ses griffes poisseuses pour frapper à son tour.

La guerrière esquiva d’un bond et contre attaqua du pied. Elle se battait avec la force d’une louve, à sauter, frapper et retourner au combat à chaque fois qu’elle encaissait une attaque. Quand il lui taillada le bras, elle ne broncha pas et se contenta de le toiser avec arrogance. Cette redoutable personne n’était pas une sorcière. Non, Denise admirait le combat d’une Grimmore, une guerrière créée pour faire face aux démons.

Tout dans sa démarche, dans ses gestes et son attitude dénotait de sa puissance et de sa force surhumaine.

Le démon ne la quittait pas des… yeux ? Impossible à décrire ces deux puits rougeâtres sur ce long visage parcheminé et noir. Avec sa silhouette dégingandée, ses membres osseux, ses guenilles vaporeuses et ténébreuses, le démon avait tout d’un cauchemar.

Ces créatures sans âmes vivaient de désespoirs et de chaos. Détruire. Se nourrir du malheur. Semer la discorde. Mais pourquoi elle ? Pourquoi Denise en particulier ? Elle n’avait rien fait pour attirer un tel monstre. Elle tâchait de vivre, du mieux qu’elle le pouvait. D’aider son prochain. De vivre avec passion. Pour son don, peut-être ? Qu’il le prenne, s’il le veut tant que ça, pensa-t-elle encore abasourdie par le combat.

Et si c’est pour tout autre chose, qu’il aille se faire voir

Elle tenta une incartade télépathique, étendit son pouvoir jusqu’à lui. Denise ne rencontra que le vide, vertigineux, abyssal. L’impression de sombrer lui procura la nausée. Son attention revint sur la Grimmore à l’instant où elle assena le coup fatal au démon : une exécution en brisant son cou. Simple. Et efficace.

Le monstre s’étala à ses pieds. Et le silence suivit.

— Vous allez bien ? demanda finalement la guerrière.

Elle ne transpirait pas, ni même n’haletait.

— Je crois, souffla Denise. Je crois…

La vision de sa boutique dévastée acheva les derniers remparts de son courage : quelques larmes coulèrent sur sa joue. Grimouche ? Où était Grimouche ? Et les vishaps ? Avait-il supporté les secousses ? Quand son regard trouva enfin le corps menu du petit chien, sa respiration se bloqua. Il était allongé dans son panier, sur le dos, inerte…

Ou pas…

Un mouvement d’oreille. Une patte qui gigote. Un petit grattement sur le ventre. Le bougre dormait. Denise s’essuya les yeux, un poids en moins sur ses épaules.

— Vous êtes la Grimmore du clan Marydor, continua Denise en reprenant ses esprits.

— Elle-même. Ari. Ravie de vous avoir sauvée. Des jours que je traquais cette enflure. Une aubaine…

— Si l’on veut…

— Quelqu’un va arriver pour s’occuper du cadavre. On n’a que quelques minutes pour les… soins post-mortem, si l’on puit dire ainsi !

— Les soins ?

Denise secoua finalement les mains. Elle ne voulait pas en savoir plus.

— Vous êtes assurée ? C’est important pour les réparations à venir. Précisez bien avoir appelé le 114 pour votre déclaration. C’est nécessaire pour la prise en charge. Sur ce ! Mes hommages madame !


Texte publié par Grimm, 30 mars 2025 à 10h40
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