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CHAPITRE 8

Thé, sucrettes et causettes

Une histoire de l’univers Esoteriam

Note de Grimm : chapitre écrit dans le cadre d'un défi donné par Théâs (écrire sur des "marionnettes de métal").

Θ

Pour Denise, jour de fermeture ne rimait pas avec jour de repos.

Après avoir retourné la pancarte qui indiquait « Nous sommes fermés » sur la porte, Denise reporta toute son attention sur le négociant assis à la table centrale du salon de thé.

Les lieux paraissaient bien vides sans l’effervescence ésotérique de tous les jours. Pas de clients pour commander à leur table-fourneau une spécialité de la maison. Pas de bocaux en lévitations. Pas d’odeurs, de claquement de tasse, de fumée étrange. Juste un homme, dos vouté, les doigts noués sur ses genoux. Il patientait sagement, lunettes rondes sur son nez rouge, mallette en cuir à ses pieds.

Denise l’observa plus en détails. L’homme ne lui semblait pas à l’aise dans ce costume de seconde main aux coutures incertaines et à la couleur passée. Ses chaussures trahissaient un piétinement quotidien : elles étaient aussi usées que lui. Ce pauvre homme manquait de moyens et elle n’avait nul besoin de son don empathique pour le comprendre.

— Ce sont là de bien belles machines, monsieur… ?

Le terme utilisé ne semblait pas convenir au petit bonhomme aux cheveux blancs qui pinça ses lèvres mais n’osa pas la contredire.

Denise s’approcha de l’une de ces « machines » pour l’étudier. Il s’agissait là d’une étrange invention : la machine ressemblait à un humain composé de plusieurs pièces de métal aux coloris différents et possédait un visage en cuivre finement ciselé, sur lequel étaient façonnés bouche, nez et yeux avec une précision digne d’un sculpteur.

— Giupetto, pour vous servir madame Denise. Et ce sont des « marionnettes de magie », précisa-t-il avec un sourire. C’est sans doute un peu long à prononcer alors j’ai songé à simplement nommer mon invention « automate ».

— Automate…, murmura Denise, le regard toujours vissé sur l’une des trois créatures de métal. Voulez-vous dire qu’ils agiront de leur propre fait ? Beaucoup s’y sont essayés par le passé sans jamais vraiment réussir…

— C’est le but, affirma Giupetto avec passion. De véritables personnes en métal, animées par la magie, destinée à vous servir !

— Que peuvent-ils faire de plus que la magie ne fait pas ?

— La magie est éphémère, madame. Regardez autour de vous. Les sortilèges tissés dans votre boutique sont-ils éternels ? Ne le prenez pas mal mais j’en doute. Vous passez sans doute par les services privés d’une sorcière ou encore une société qui s’occupe de vous abreuver en cas de besoin.

Il visait juste. Denise avait signé quelques contrats intéressants avec des sociétés ésotériques. Intéressants, certes, mais couteux. Toutefois, il en allait de son autonomie et de sa renommée : son salon de thé ne serait rien sans cette ambiance paisible et magique.

— Chou, comment pouvez-vous contourner la durée de vie d’un sortilège ? Votre automate devra forcément être réanimé. Les coûts d’entretien seraient sans doute énormes. Et pourquoi du métal ? Le parkésite serait moins cher, ne pensez-vous pas ?

Les yeux touffus du vieil homme s’illuminèrent. Il se releva prestement de sa chaise et attrapa le bras de Denise afin de la conduire vers la baie vitrée.

— Observez, madame Denise, observez et dites-moi ce que vous voyez !

Ce qu’elle voyait ?

Denise n’y faisait plus attention depuis des lustres, tellement habituée à parcourir cette rue en long, en large, en travers. Attendait-il qu’elle évoque les jolies façades blanches et ouvragées ? Les pavés inégaux ? Les volets de couleurs ? Les magnifiques toitures arrondies et rose ? Les nombreuses boutiques pittoresques aux étals garnis et bien rangés ? Ou bien encore les cristaux qui poussaient comme du lierre à certain endroit, qui fleurissaient dans des parterres de fleurs ou qui se mêlaient au tronc des arbres ?

— Voyez-vous ces cristaux de Nihil ?

Il désigna la formation cristalline aux teintes bleutées qui s’était logée entre deux murs. Les teintes de la saison des pluies.

— Les cristaux ? Chou, je veux bien croire en leur puissante énergie mais il est interdit de prélever des cristaux dans la nature. Et impossible. Il faut des outils bien particuliers pour espérer en retirer un fragment. Je dis bien espérer.

— Les cristaux de Nihil, oui madame. Une beauté de notre monde. Une poésie de tous les jours. Un témoin de l’essence de vie de notre belle terre. Savez-vous comment se forment les cristaux ?

Denise hocha du menton et souleva un sourcil, toujours perplexe quant à l’idée de Giupetto.

Le Nihil… Qu’en dire ? Si elle se fiait à ce qu’elle avait appris en classe, Denise aurait pu dire que le Nihil était l’énergie mystique qui permettait au monde d’être… le monde, justement ? Les artistes aimaient la décrire comme la « rivière de la vie » qui animait la terre.

« Tu es née du Nihil, tu retourneras au Nihil. C’est un cycle, ma fille », disait sa mère quand Denise ne comprenait pas une leçon. Les explications, éso-scientifiques et Pharaëliques, lui avaient toujours paru nébuleuses, compliquées, abstraites.

— Sous vos pieds, madame, il y a comme un réseau sanguin. Des artères remplies de Nihil qui s’écoule lentement. Ce sont des lignes telluriques. Et à certains endroits, ces lignes sont si fines que le Nihil s’en échappe et cristallise. Parfois, de gigantesques nœuds se créent. Tenez, le colosse de Belhedge…

Giupetto évoquait le gigantesque cristal en forme de dent qui dominait toute la ville princière de Belhedge, en Boritannie. Ce n’était sans doute pas le plus connu mais l’exemple permettait à Denise de suivre la logique de son interlocuteur.

— Vous savez, madame Denise, je sais où vous voulez en venir. Je le vois dans vos yeux. Vous voulez me dire que les cristaux extraits dans les mines réglementées sont trop onéreux et qu’un pauvre Ystalien comme moi ne peut pas se le permettre

— Je n’ai rien...

Denise s’était tournée vers lui et se tut quand son regard croisa le sien. Giupetto croyait en son projet. Le fond de ses pupilles gardait cette étincelle aussi naïve que touchante.

— Venez, je vais vous montrer.

Il s’empara de sa mallette et exposa son contenu en la déposant sur la tablette. Rangés en deux lignes parfaites, dix petits fragments de cristal luisaient à la lumière du salon de thé. Denise resta un moment à les admirer, luttant contre l’envie de les toucher.

— Je les tiens de mon père qui le tient de son père. Le métal permet de contenir cette énergie si puissante. Le parkésite ? Il fondrait en un instant ! Tenez, voyez !

Du bout des doigts, Giupetto en saisi un avec délicatesse. De sa main libre, il appuya au niveau de la poitrine d’une de ses créatures de métal, là où se situait le cœur chez un humain. Un clapet s’entrouvrit en un léger grincement. Giupetto tira un anneau de cuivre dans lequel il plaça le cristal, avant de remettre le tout au sein de l’automate.

Il vibrait d’excitation, Denise pouvait le sentir. D’un coup, la marionnette releva sa tête en un mouvement raide. Prête à applaudir, Denise stoppa son geste quand le menton de l’automate retomba sur son buste, inerte.

Les épaules tombantes, Giupetto paraissait circonspect. Il marmonnait son incompréhension, retenta l’expérience avec d’autres fragments, sur d’autres automates. Rien.

— Je ne comprends pas. Je suis vraiment désolé. Tout fonctionnait avant de venir vous trouver. Je comptais tellement vous impressionner.

— Chou, il n’y a aucun problème. Revenez me voir quand vous aurez réglé ce petit souci et nous parlerons de ma première commande, qu’en pensez-vous ?

Elle posa une main sur l’épaule de Giupetto ; une vague télépathique l’assaillit alors.

Son invention fonctionnerait oui et elle serait fabuleuse. Mais Giupetto ne reviendra pas la voir et ne pourra pas lui vendre. Peu importait les mises en garde qu’elle pourrait lui prodiguer, peu importait son aide : Giupetto, si naïf qu’il était, se ferait avoir.

Dans quelques mois, les « marionnettes de magie » inonderaient le marché oui, volées à leur père par un démon aussi humain que capitaliste. Denise savait déjà qu’elle n’en achèterait pas, en soutien à cet homme qui verra ses rêves brisés.


Texte publié par Grimm, 30 mars 2025 à 10h37
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